Bleu Pétrole de Alain Bashung



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Bashung, le retour du père prodigue



Revenu des rivages aventureux de L’Imprudence, Alain Bashung a réhabilité sa petite entreprise à tubes et voilà Bleu Pétrole. Un disque qui, sous son apparence innocente, ne cache pas sa soif de Victoires.
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C’est l’air surpris, dans un mouvement de volte face, que Bashung, la bouche mi-ouverte, va nous dire quelque chose. Et Dieu sait si l’impatience a succédé à L’Imprudence, entretenue pendant 6 ans de silence studio. Directe, l’apostrophe tombe : "Je t’ai manqué". Il sait ménager son effet, le bougre… Tu parles que tu nous as manqué ! Sans tergiverser, la moulinette d’un titre limpide affole nos boussoles : classe absolue, charme opérationnel dans la seconde, les radios vont vrombir ! Dans un mois ce single nous sortira par les yeux, dans un an on l’adulera sur le plateau des Victoires de la Musique.

La bataille ne se gagne pas sur un titre, l’Alsacien le sait. Dans la même dynamique fluide, il déroule onze titres plus équilibrés les uns que les autres. On y trouve les parfums d’une variété française tournée vers le couchant, l’indolence insolente d’un Kékéland de Brigitte Fontaine, la tranquillité inquiète d’Une Saison Volée de Françoiz Breut. On y respire les effluves américaines autrefois chéries : le banjo d’Arman Mélies croise le fer avec la guitare acoustique de M.Ward, fusent les accords rockabilly des géniaux Marc Ribot, Marc Muller et Gerry Leonard. Distribuées à égalité, ces influences franco-américaines accouchent de deux reprises maîtrisées (et un poil fades), le "Suzanne" de Leonard Cohen et "Il Voyage en Solitaire" de Gérard Manset.

Pour s’adouber roi du Bleu Pétrole, Mister Bashung a dégainé la guitare acoustique, a prôné pour le retour de la machine à laver country et de la folk des succès passés. Il a misé sur cette Amérique qu’il a toujours su sublimer quand de nombreux autres s’y cassaient les dents (Johnny qui court derrière, loin derrière Bruce Springsteen ou Elvis Presley, l’insupportable Gérald de Palmas). Tout lui semble facile : sauter de la légèreté d’un "Hier à Sousse" et ses cadrans horaires déréglés à l’hymne amoureux/vénéneux de "Venus". Faire éclater des bulles d’angoisse existentielle sur "Comme un lego" et repartir guitares riantes et basses tonnantes sur "Le Secret des Banquises".

Classez-moi dans la variète

Abrupte était la réponse symphonique et sophistiquée de L'Imprudence à la noirceur planante de Fantaisie Militaire. Abrupte encore est la suite donnée par ce Bleu Pétrole easy-listening et malin. Cette musique accrocheuse, offerte après tant d’efforts pour sortir du circuit de la variète, troublera certainement une part du public fraîchement conquis, ces jeunes en mal d’idoles francophones et lassés de la caravane de la "nouvelle scène pouèt pouèt". Elle inquiètera les aficionados de la prose gainsbourgienne par l’apparente facilité de certains textes ("Résidents de la République"), elle rebutera les amateurs de bondage musical et d’arrangements étranges. Les ritournelles lasseront certainement plus vite que le labyrinthe obscur des compositions précédentes. Pourtant, Bashung ne trompe personne : il barre fermement sa nef, épaulé de la crème des musiciens américains (Mark Plati, producteur de Bowie et des Cure, les batteurs mercenaires Martyn Barker et Shawn Pelton) et de compositeurs frenchy encore vert (Gaëtan Roussel, Joseph D’Anvers). Se refusant à sombrer dans sa propre caricature, il survole sans peine et avec talent la critique.

En définitive, le choix du bleu pétrole est éloquent : quoi de mieux pour (re)conquérir le monde que d’afficher la couleur la plus aimée, la plus portée, la plus indémodable, celle du jean ?

François Clos Le 25 mars 2008