Alpha

C'était il y a un an, voir plus, dans un bar près de Pigalle. Ils étaient venus pour faire la première partie de Goldfrapp, et nous avions réussi à les croiser, installés devant une bonne bière (Rule Britannia oblige), Andy (Dingley) et Colin (Jenks) : Alpha, ou du moins, ses têtes pensantes…

Plutôt du genre calme, sympa, très loin de l'idée que l'on peut se faire des esprits torturés qui naviguent en général dans les eaux glaciales de ce que l'on nommait il y a encore quelques années « Trip Hop », ils n'avaient pas hésité à se confier sur leur projet du moment : Stargazing...
D'abord, les présentations :

Salut, je suis Colin.

Et moi c'est Andy.

Flu : Et vous êtes Alpha, un duo. J'aimerais vous présenter à nos lecteurs qui ne connaissent d'Alpha que le nom, les différents visages du groupe.

Colin : Et bien, en ce qui me concerne, je suis du genre barbu. Quant à Andy, il a beaucoup de boucles d'oreilles et…

Andy : Ca va, ça va, d'accord…(rires)

Colin : La musique d'Alpha, c'est nous, nous faisons pratiquement tout, vraiment. A part pour certaines parties que nous nous sentons incapables de jouer et pour lesquelles nous faisons appel à des musiciens additionnels. Pour ce qui est de la musique, nous écrivons tout, puis les chanteurs viennent et écrivent leurs propres textes ainsi que les lignes mélodiques qui viennent se greffer sur nos morceaux. Nous travaillons avec Helen, Wendy et Martin depuis nos tous débuts. Ils font entièrement partie du groupe.

Flu : J'ai lu dans vos interviews que sur le premier album, Alpha était devenu un groupe à la manière d'un arbre qui grandit…

Colin : D'une certaine façon, oui, mais cela varie vraiment d'un album à l'autre. Pour notre nouvel album, nous avons travaillé avec une mentalité complètement différente.

Flu : Vous voulez parler d'un troisième album ?

Colin : Il est déjà presque terminé. C'est une sorte de projet de studio qui, une fois sur scène, devient une expérience de groupe, ce qui est un petit peu bizarre. Ca rend les choses un peu difficile parce que ce n'est pas un groupe « à plein temps ».

Flu : Est-ce que vous pouvez m'en dire un peu plus sur ce troisième album ? Vous dirigez-vous vers quelque chose de complètement différent ou suivez-vous toujours la même direction, tentant d'atteindre The Impossible Thrill (Note : titre de leur deuxième album, qui veut dire à quelque chose près « le grand frisson »).

Colin : Non, nous ne cherchons pas atteindre « le grand frisson », vraiment pas…

Andy : Nous avons tiré une leçon de l'album précédent. Non, celui-là a les idées plus claires.

Colin : Ouais, je dirais que toutes les personnes impliquées dans le projet semblaient dans un état d'esprit plus joyeux et que dans l'ensemble, la vie était plus facile pour elles qu'au moment de The Impossible Thrill. Et puis, nous avions pris trop de temps pour préparer cet album.

Flu : Alors, vous avez travaillé plus vite pour celui-là ?

Colin : Oui, définitivement, pour garder nos idées neuves.

Flu : Est-ce que c'est toujours aussi mélancolique ?

Andy : Oui, le sentiment est toujours le même, mais je pense que beaucoup des chansons ont gagné en simplicité et en force.

Flu : Vous avez encore travaillé à base de samples ?

Andy : Nous avons utilisé les deux méthodes en fin de compte, mais l'écriture s'est faite principalement sans l'aide des samples.

Flu : Et cette habitude de travailler avec des samples ? Est-ce surtout à cause de votre amour de la musique en général ?

Andy : Ouep, quand on entend un extrait musical qui nous plaît, on a forcément envie de l'utiliser, mais ce n'est pas une chose si courante, de tomber sur un bon sample.

Colin : Tous les autres membres du groupe peuvent jouer de la musique. Par conséquent, nous avons procédé un peu différemment et nous en avons appris par mal sur la manière de jouer et de composer.

Flu : A la base, vous êtes musiciens ?

Andy : Pas vraiment.

Colin : On joue, mais on n'est pas…

Flu : Dîtes m'en un peu plus !

Andy : L'essentiel de mon background, c'est le mixage, je suis ingénieur du son. J'ai beaucoup travaillé en studio, ce qui explique la haute teneur du projet en « son de studio », c'est là d'où je viens. J'ai travaillé et écrit pour pas mal de personnes avant de me lancer dans Alpha, mais jamais au degré où je le fais maintenant. Ecrire des chansons au sens propre est une chose que je n'avais jamais faite auparavant. C'est étrange, difficile à faire. Dernièrement, j'ai mixé pour Alison Moyet et…

Flu : Alison Moyet ? ! ? (Yazoo ! Le souvenir qui tue !)

Andy : Oui, elle a fait un nouvel album que j'ai mixé l'année dernière et qui devrait sortir bientôt, enfin j'espère. C'est chouette de faire d'autres projets de ce genre, les remix aussi…

Flu : Pour quel genre d'artistes ?

Colin et Andy : Du moment qu'on est payé…

Flu : Alors, vous n'êtes pas du genre snob ?

Colin : Mais non ! On a fait pas mal de dance music dernièrement qui ne devrait pas tarder à sortir non plus. Non, plus on peut en faire, et mieux ça sera. C'est important du point de vue créatif de s'attaquer à toutes sortes de musique.

Flu : Vous vous sentez proche d'artistes comme Portishead (Beth Gibbons & Co) ou Goldfrapp (Alison de son prénom, elle-aussi) ?

Colin : Je pense qu'il y a des points communs. Néanmoins, ce sont des gens qui cherchent à faire une musique très émotionnelle, basée principalement sur les sentiments. Ce n'est pas tout à fait ma manière de voir les choses. Mais chacun possède sa personnalité propre : Goldfrapp est différent de Portishead qui est très différent de nous. En fait, notre point commun, c'est que nous aimons le même genre de musique.

Andy : Ouais, beaucoup d'influences françaises, surtout chez Goldfrapp. Ils écoutent beaucoup de disques de ce style.

Flu : Quel genre de musique écoutez-vous, juste pour le plaisir, sans pensez à une œuvre future ?

Andy : Un peu de tout, vraiment. Pas mal de dance music, du trip-hop, du chill-out et des vieux songwriters des années 70 que je redécouvre, des disques pour enfants…J'ai un album, je ne sais pas comment il s'appelle, mais c'est quelque chose comme les 20 chansons religieuses préférées des petits français, le tout chanté par des enfants français (Note : Les Petits Chanteurs à la Croix de Bois ? ? ? A vérifier sur le titre Vers toi), c'est génial ! Et Basil Brush, une marionnette anglaise (Re-note : Basil est un renard en peluche plein d'humour. Nous, on avait Nounours et Casimir, de l'autre côté de la Manche, ils avaient Basil), beaucoup de trucs de ce genre…

Colin : J'ai tendance à écouter la même chose qu'Andy, puisqu'on travaille ensemble. Par conséquent on a le même genre de goûts, très éclectiques. On fait de la bonne dance music par ici (Note : à Bristol ? à Paris ?). Je trouve ça plus excitant que les trucs pop qu'on entend dans les charts.

Flu : De quelle manière travaillez-vous lorsque vous préparez des albums ? Vous vous contentez d'amener des idées en vrac ou chacun a déjà une idée très précise de ce qu'il veut ?

Colin : Ca dépend vraiment des fois. Quelques fois nous écrivons et finalisons un morceau chacun de notre côté, ou parfois on écrit à deux.

Andy : Du moment que ça donne un bon morceau

Flu : Chaque morceau a donc sa propre histoire. Votre musique évoque le rêve, fait penser à une succession d'images, comme pour un film. Est-ce que vous pourriez choisir un morceau et rêver à haute voix dessus ?

Colin : Il y a une chanson, Nightfall (Note : le titre ne figure pas sur l'album), qui évoque…je ne sais pas si je devrais dire ça dans une interview mais bon...Il y a cette femme assise sur la plage avec un casque sur les oreilles, qui écoute de la musique et son copain est parti nager. Et puis il y a ce sale type qui s'approche par derrière, l'air vraiment agressif. Elle reste là, debout, à faire signe à son copain, qui tente désespérément de l'appeler, mais elle ne peut pas l'entendre. Et le mec est là, toujours derrière elle, un couteau à la main, qui commence à se masturber. Puis, il sort un revolver et pan ! il se flingue. La fille, à cause de son casque, n'entend toujours rien. Pendant ce temps, son copain s'agite tellement qu'il finit par se noyer…

Flu : Waouh ! C'est ce qui s'appelle avoir de l'imagination ! Et le trip hop, ça veut encore dire quelque chose pour vous ?

Andy : Non, plus maintenant. En fait, ça n'a jamais eu le moindre sens. C'est juste une de ces appellations dont les gens se servent. Les choses évoluent, les termes aussi, heureusement.

Colin : C'est pas « New Acoustic » maintenant ?

Andy éclate de rire.

Flu : Si vous n'étiez pas installés à Bristol, ça vous direz de venir ici ?

Colin : On veut tous les deux vivre à Paris et s'y installer dans le courant de l'année prochaine.

Andy : Ouais, rester un peu ici. On adore l'endroit.

Flu : Combien de fois êtes-vous déjà venus ici ?

Colin : Dix fois je crois, ça commence à faire pas mal.

Flu : Vous allez probablement créer une musique toute différente ici ?

Colin : Oui, ça sera intéressant de voir comment on va évoluer. Enfin, ça aura probablement surtout le Bristol Sound en fait…

Andy : Oui, je ne crois pas qu'on se mettra à sonner de manière vraiment différente…

Flu : Vous connaissez des artistes et des musiciens à Paris ?

Colin : On connaît pas mal de monde, des gens comme DJ Demon ou Air qu'on a rencontrés quelques fois…

Flu : Vous aimez vraiment la French touch ?

Colin : Ouais, c'est vraiment bien. Les Mighty Bop, fantastique ! Alex Gopher, beaucoup de trucs produits à Paris sont bien.

Flu : Pourquoi pensez-vous être aussi peu appréciés en Angleterre ?

Andy : Ce n'est pas que les Anglais ne nous aiment pas, c'est juste que ça n'a pas décollé chez nous. Il y a plein de gens qui ont adoré le disque, mais ce n'est pas encore très connu parce qu'on n'est pas diffusé à la radio.

Flu : Alors vous pensez que l'industrie du disque est encore plus commerciale en Angleterre qu'ici ?

Colin : Oui, c'est horrible en Angleterre. Nous, on ne fait pas des ritournelles pour danser. Si on en avait fait une, on passerait probablement à la télé.

Andy : Les majors ne sont intéressées que par des morceaux susceptibles de grimper dans les charts et c'est seulement à cette condition qu'elles veulent bien miser du fric dessus. Ca rend des projets comme les nôtres encore plus difficiles à réaliser.

Flu : Il est également très difficile de voir vos vidéos. Vous avez des réalisateurs préférés ?

Colin : On va faire des vidéos nous-mêmes mais il y a de très bons réalisateurs comme Michel Gondry ou Spike Jones. On a déjà réalisé nous-mêmes des clips mais le résultat n'est pas très satisfaisant, juste des trucs « fonctionnels » pour passer à la télévision. On aimerait trouver un angle intéressant, mais sans être trop sûr de savoir comment s'y prendre.

Andy : On a déjà vu pas mal de vidéos à la télé qui avaient l'air beaucoup plus cheap et au moins aussi intéressantes que celles qui coûtent une fortune. Je ne vois aucune raison pour laquelle on ne ferait pas quelque chose d'un peu moins cher, ce sont les idées qui comptent après tout.

Colin : Je n'ai revu qu'une fois celle qu'on avait faite et ça ne m'a pas semblé transcendant.

Andy : Si je l'avais vu à la télé, ça m'aurait peut-être fait bondir. Il y a des fois où il faut être brutalement honnête envers soi-même, tu sais.

Caroline Bodin.

- Le site www.alphaheaven (site encore en construction). - Le site www.catalogue-records.com. - Lire la chronique de The Impossible Thrill. - Lire la chronique de Stargazing.