Saint-Jean était un petit malin, il avait tout prévu. Mai 68, c'est l'Apocalypse, le Vietnam, c'est l'Apocalypse et le gars qui regarde sa télé, c'est encore l'Apocalypse! (Vangelis) ”
Mon premier est un compositeur New Age qui, à l’instar de
Jean-Michel Jarre, fut un des pionniers de la pop électronique. Mon deuxième un chanteur de variétés qui fait le bonheur des émissions familiales du dimanche. Tous deux sont grecs et ont fait partie d’un des groupes les plus surprenants de la fin des sixties. Pour ceux qui ne voient toujours pas, il s’agit de Vangelis Papathanassiou et de Demis Roussos, réunis au sein des Aphrodite’s Child.
Pour bien comprendre l’histoire du groupe, il faut se remettre dans le contexte de l’époque. Au cours des années 60, la Grèce vit une époque particulièrement sombre et troublée, qui aboutit en 1967 à un coup d’état militaire. En ces temps, il est plutôt déconseillé d’être un intellectuel de gauche et d’avoir les cheveux longs. Or, les membres du groupe Formynx (Vangelis aux claviers, Demis à la basse et au chant, Lucas Sideras à la batterie et Silver Koulouris à la guitare) ont un peu tous ces défauts.
En toute logique, ils décident de prendre le large et se rebaptisent Aphrodite’s Child, pour bien signifier leur exotisme méditerranéen au public d’Angleterre… Néanmoins, de passage en France, le quatuor se trouve littéralement absorbé par les événements de Mai 68 et s’installe à Paris. Un choix judicieux : adapté du « Canon » de Pachelbel, leur premier 45 tours, « Rain And Tears » devient le tube de l’été, repris sur toutes les plages. Dans la lignée de
Procol Harum, il s’agit d’un slow avec une voix perdue dans le lointain et un thème classique interprété à l’orgue (
Gainsbourg sortira le sien l’année suivante avec « Je T’Aime, Moi Non Plus »).
Après un tel tabac, le groupe ne peut qu’être tenté de recommencer. Ce qui donne lieu à une flopée de 45 tours construits sur le même modèle : « It’s Five O’ Clock », « I Want To Live », « End Of The World »… On y distingue déjà quelques pépites, notamment sur les faces B, nettement moins conventionnelles. « You Always Stand In My Way », en particulier, donne une occasion unique d’entendre Demis Roussos s’égosiller sur du hard psychédélique. Mais en 1969, tout ceci devient trop routinier pour Vangelis, qui entreprend l’écriture d’ « Apocalypse 666 ». Tandis que ses camarades continuent de tourner de gala en gala, avec un remplaçant à l’orgue (Lakis Vlavianos), il s’enferme en studio avec sa Bible et ses synthétiseurs, pour entreprendre l’une des aventures musicales les plus folles de l’époque. Et ce n’est pas peu dire !
L’écriture et l’enregistrement durent trois ans. Vangelis invite les uns après les autres des collaborateurs de toutes sortes : les Aphrodite’s Child, bien sûr, mais aussi le poète Costas Ferris, la comédienne et chanteuse Irene Papas, l'acteur Vannis Tsarouchis… toute une génération d’exilés pleins de fougue qui imposeront leur patte au projet. Dans les rares interviews qu’il accorde à la presse, l’organiste semble ailleurs. Il explique que Saint Jean avait tout prévu : 68, Altamont, la Guerre du Vietnam, la télévision, bref, que le monde est en train de vivre l’apocalypse.
Lorsque le double album final paraît, en novembre 1972, le groupe n’existe plus vraiment, Demis Roussos ayant déjà enregistré « We Shall Dance » (1971), le premier de ses tubes consensuels destinés aux familles. Et pourtant, l’album est un authentique chef d’œuvre, un pont entre la folie brute du psychédélisme et les recherches cérébrales du rock progressif. Les musiciens, au sommet de leur art, passent sans encombre de la pop post-
Beatles (« Hic And Nunc », « Babylon », « Break ») au hard-rock (« The Four Horsemen », « The Battle Of The Locusts », « Do It ! ») ou aux longues envolées planantes (“Altamont”). Surtout, le disque brille par ses écarts expérimentaux, notamment « ∞ », où Irene Papas, accompagnée de percussions déchaînées, évoque un orgasme long de six minutes. L’ensemble, maîtrisé au détail près, est complètement improbable, mais d’un goût parfait.
Les Aphrodite’s Child ne survivront pas à l’échec commercial (prévisible) de l’album et il faut encore aujourd’hui se battre pour qu’il soit cité parmi les meilleurs disques de l’histoire du rock. Vangelis a largement compensé ce gouffre financier, grâce ses albums électroniques et ses musiques pour la télévision (« L’Apocalypse Des Animaux », « La Fête Sauvage ») ou le cinéma (« Les Chariots De Feu », « 1492 »).
> Site consacré à Vangelis Papathanassiou, avec une bonne page consacrée aux Aphrodite's Child.
> La même histoire vue par un fan de Demis Roussos. Bonne discographie.