Arno revient avec un album de reprises, Covers Cocktail. Et ça tombe bien, c'est sa spécialité. Sans se gêner, avec son timbre de poivrot magnifique, le Flamand refait le portrait des plus grands, de Gainsbourg à Brel en passant par les Beatles, les Rolling Stones ou les Kinks. Même les Suédois d' ABBA y trouvent leur compte. Champagne!
Faut-il avoir toute sa tête pour prêter une oreille attentive à un album de reprises du chanteur belge Arno ? Les Ch'ti sont à la mode mais pas les Flamands, à ce qu'on sache. Il ne faudrait pas pousser la capsule de bière trop loin et faire de cet homme là, un chanteur à la mode, sous prétexte qu'il serait le croisement plus ou moins abouti entre Elvis (d'Ostende), Bashung celui qui n'a pas arrêté l'alcool, Miossec (celui qui a repris) et on ne sait trop quel rockeur historique. Réunir vingt morceaux, enregistrés pour l'occasion ou issus de sa longue carrière, sans aucune idée de manœuvre, pour le simple plaisir de rendre "hommage" à un homme qui est capable de chanter Jacques Brel , Gainsbourg , Captain Beefheart ou... Queen, comme si ces morceaux avaient été écrits et chantés par le même interprète, est en soi une idée saugrenue.
Panache effondré
Dans n'importe quelle Pop Star Academy du monde, on dirait des reprises du chanteur qu'elles marquent une réelle appropriation par l'auteur, avant de l'éliminer fissa (trois rouges et un bleu pour l'effort d'un Philippe Manoeuvre qui croirait percevoir là ce qu'il a toujours défendu dans son vieux Rock'n'Folk). Arno ne vaut rien ou alors pas grand-chose : sa musique est datée, sa voix à la Tom Waits ne tient pas en place et sa coupe de cheveux est désespérément désordonnée. Il lui arrive même d'annoncer un affreux solo de guitare électrique en disant, comme du temps des Chaussettes Noires, "solo !". Une horreur, on vous dit. Sauf qu'il y a un truc chez cet homme qui ne s'invente pas et qui confine au génie : le panache effondré, la classe de celui qui a réussi contre toute attente et qui ne s'en pas rendu compte lui-même. Lorsqu'il chante sur fond d'accordéon et avec le toujours bienvenu Stephan Eicher en sidekick de luxe, "Ils ont changé ma chanson" , on a l'impression que c'est le meilleur duo de la planète. L'Ubu de Dick Annegarn est alourdi par un rythme rock à l'ancienne et prend une drôle de tournure. Il faut être... Belge pour oser mélanger avec autant d'audace la variété et le rock US.
Un régal inégal
Arno est un homme étrange : tout ce qu'il touche ne se transforme pas en or, comme chez d'autres, mais en une forme de plaqué inédite, entre le platine, le saindoux et la kryptonite. Lorsqu'il reprend ABBA , "Knowing Me, Knowing You", on a les poils des bras qui ont la chair de poule. Tragédie pour de vrai et aucun disco en vue. Les classiques rock sont ici les plus émouvants et les plus épatants et pas seulement parce que l'accent Flamand leur donne l'impression d'agoniser : All the Yound Dudes (Mott The Hoople / Bowie) est impeccable, Death of the Clown (Dave Davies) aux petits oignons. Arno reprend les Rolling Stones au ralenti ("Mother's Little Helper"), les Beatles ("Drive My Car") ou Captain Beefheart. C'est un homme qui n'a pas peur de grand chose. Peu importe que le "See-Line Woman" de Nina Simone soit un peu grand pour lui, il s'y colle. Il faut avouer que certaines tentatives sont un peu foireuses : l"I Want to Break Free" des Queen est une abomination. Côté "chanson française", Arno fait un sublime "Voir un Ami pleurer" (comment faire autrement ?), un "Elisa" agaçant avec l'insupportable Jane Birkin , un "Mirza" (Nino Ferrer ) hardcore tout en batterie et en électricité. "La femme qui est dans son lit" est admirable.
Le tout a une allure franchement bizarre et comme venu d'une autre époque mais offre de réels moments d'émotion. La musique d'Arno célèbre le crossover, le panachage d'influences aussi bien que n'importe quelle tentative récente de Radiohead . Les uns travaillent sur la modernité et le futur ; lui malaxe le punk, le blues et le vieux rock comme un artisan. Mais le résultat est identique ou presque : la musique est crachée depuis les synthétiseurs, les machines chez les uns, depuis la cage thoracique, les poumons, les intestins chez l'autre. Arno est une sorte de vieux con chantant, à moitié fou, à moitié carbonisé. Il a aussi une moitié qui rie et une moitié qui pleure, une moitié qui pète, une moitié qui chante comme un dieu, une autre qui bat la mesure et une autre qui s'effondre à la Mark E. Smith , derrière les enceintes, avant le début du concert. Ca fait combien de moitiés tout ça ? Beaucoup trop mais c'est ça qui est bien.
Arno - Covers Cocktail
Chez Delabel/EMI, avril 2008

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