Arthur H




Après une tournée et un disque piano solo, Arthur H retrouve ses compagnons de route et sort son nouvel opus : "Négresse Blanche". Petit bijou, cet album est l'un des plus aboutis de l'artiste. Voix et musique caressante, tout en douceur, "Négresse Blanche" fait la part belle aux femmes, inspiration privilégiée de monsieur H. Le jazz, terrain de jeu des débuts, laisse aujourd'hui la place à une musique plus pop, qui n'hésite pas à s'appuyer sur de l'électro savamment distillée. Un disque à découvrir sur scène, et notamment au théâtre des Bouffes du Nord du 2 au 13 juillet 2003.

Fluctuat : Comment était née l'idée de la tournée et de l'album en piano solo ?
Arthur H : C'était une proposition de mon cher patron, Jean-Philippe Allard chez Polydor. Bêtement, cela m'a traumatisé au départ car je ne me sentais pas près du tout au piano. J'avais toujours voulu faire un disque piano solo mais je l'avais projeté loin dans le futur. Peu de temps après, "quelques jours après" comme on dit dans les BD, j'ai pris un bain chaud, et là, j'ai eu un flash, je me suis dit que le fait de pouvoir s'exprimer était quand même un luxe incroyable et qu'on n'avait pas le droit de laisser passer ça, j'ai donc donné mon accord. Mais du coup, cela a été une énorme remise en question de ma présence sur scène, de comment balancer des mots, comment être physiquement beaucoup plus présent par rapport aux claviers. Il y a eu un gros travail là dessus, qui m'a à la fois déstabilisé et m'a donné aussi beaucoup de confiance, car j'étais tout seul face au public… et ça s'est super bien passé, il y avait quelque chose de très chaleureux, d'intime qui se passait.

Vous avez beaucoup joué avec des formations, plus ou moins importantes (le nombre de musiciens j'entends, ndlr), cela a-t-il été un gros travail d'épurer totalement vos chansons ?
Pour moi ça a surtout été une liberté, une liberté de déconner, d'arrêter un morceau, de chanter très doucement…. n'avoir aucune contrainte cela peut quand même être jouissif, même si bien sur il ne faut pas en abuser.

Le fait d'arriver au dépouillement total, à la version la plus simple, c'est à dire au piano/voix, cela a-t-il changé votre façon de travailler et d'aborder votre nouveau disque ?
Non, ça m'a surtout donné confiance en moi, c'est tout. Confiance dans le fait d'être tranquille, de s'abandonner aux chansons, j'éprouve moins le besoin désormais d'être dans des transes névrotiques pour écrire de la musique. Je constate plutôt que c'est vraiment important de se sentir bien, d'être tranquille, concentré, relax.

Ça vous a apaisé dans votre travail ?
Je n'en sais rien… apaisé, je ne sais pas… non. Apaisé il y a peut-être un côté un peu négatif, le pépé qui s'est rendormi. Non, je dirais que cela m'a plutôt réveillé, excité, cela m'a fait l'effet des piques du torero.

Comment cet album est-il né et comment s'est-il construit ?
D'abord de façon tout à fait abstraite, en le rêvant, avec Nicolas Repac et Brad Scott, en en parlant. On voulait principalement garder une énergie spontanée, assez rock dans l'esprit, on en a beaucoup parlé de manière assez informelle. Ensuite, je suis parti deux/trois fois tout seul, j'étais bien, excité, j'ai écrit plein de chansons en très peu de temps. On était début octobre, je savais qu'il fallait commencer à enregistrer début décembre, je n'avais aucune chanson et j'étais heureux. J'avais quand même plus de musiques, car cela faisait tout de même deux/trois ans que j'avais pleins de petites idées enregistrées à droite à gauche. J'ai composé quelques musiques mais il y en avait plein de déjà prêtes, donc c'était plutôt un travail autour des mélodies, des mots.

Vous êtes auteur/compositeur et en même temps vous parlez beaucoup de la direction à suivre avec Nicolas Repac et Brad Scott, c'est presque un fonctionnement de groupe, non ?
Je suis auteur/compositeur donc cela reste mon imaginaire, mais il y a quand même quelque chose de collectif qui se passe, et il y a aussi leur imaginaire, leur cœur qui travaille, c'est les deux. Et puis moi-même je me sens traverser des fois par des choses qui n'ont rien de personnelles, je m'abandonne, je me sens tout à fait nu, ce qui est peut-être le sentiment le plus agréable quand on fait de la musique, sentir qu'on est autre chose que soit même.

Dans votre dossier de presse, il est écrit que c'est votre album le plus personnel, est-ce le sentiment que vous avez ?
Non, car je ne trouve pas que " personnel " soit forcément une qualité. Tous mes disques sont personnels. J'aurais préféré qu'on écrive que c'est le disque où il y a le plus de résonnances chez les autres, mais peut-être que justement ça marche comme ça, que plus quelque chose est personnel plus cela peut créer des ouvertures chez les autres. Je n'en sais rien en fait.

Parlez-vous beaucoup de vous à travers vos textes, même de manière déguisée ?
Oui, forcément, il y a beaucoup de moi puisque toutes ces informations passent à travers moi. Mais il n'y a rien de spécialement précis, ce sont des émotions, des sensations, c'est un monde flottant, tout ça est très flou, très ouvert. Moi je sais qu'il y a des choses très personnelles dans ce disque car je peux les décrypter, mais je suis quasiment le seul à pouvoir le faire. Et puis ce n'est pas forcément intéressant de les décrypter, on s'en tape.

Vos albums sont de moins en moins jazz, celui-ci à une direction très pop ?
La direction jazz, ça a surtout été une création des journalistes, car en vrai je n'ai jamais fait de la musique qui soit spécialement jazz. Sur le premier disque, sur treize morceaux, il y en avait deux où il y avait un groove vaguement jazzy. Il y avait une vague couleur jazzy, mais il y avait aussi d'autres couleurs qui étaient là. Moi j'aime beaucoup le jazz, je n'ai aucun problème avec ça, simplement je n'ai jamais fait de jazz, je ne le revendique pas, je suis plus du côté de la chanson, de la pop, mais évidemment là-dedans on met des petites couleurs fantaisistes qui sont parfois très certainement un peu jazzy, expérimentales, bruitistes ou « électronistes »…

Sur scène ça ressemble quand même beaucoup à une formation de jazz, plus que beaucoup de groupes de chansons.
Oui, c'est sur. Contrairement au monde de la pop on improvise beaucoup, il y a cette espèce de liberté comme ça, interactive, qui fait qu'on peut ouvrir une structure, changer un arrangement sur le moment, ce qui appartient plus au jazz qu'à d'autres musiques. En même temps l'improvisation n'est pas une invention du jazz non plus, c'est quelque chose de très naturel dans la musique. Mais sur scène on se permet beaucoup ça c'est vrai.

L'électro est encore très présente sur ce disque.
Oui, ce que j'aime dans l'électro c'est plutôt le côté hypnotique, répétitif, envoûtant. C'est d'ailleurs une part très ancienne de la musique qui est tout à fait intemporelle. L'électro utilise ça parce que c'est quelque chose qui fait du bien, le côté rythmique, répétitif, il a un côté berçant, enveloppant. Donc j'aime bien ça dans la musique électro et j'aime aussi le côté cheap, low tech, car je trouve ça poétique ces synthés contemporains, même les vieux synthés, ils ont un côté déjà un peu obsolète, vieilles machines rouillées, deux ans après leur sortie ils sont déjà dépassés, il y a une espèce de poésie là-dedans.

Est-ce une musique que vous écoutez beaucoup ?
Non, j'écoute peu de musique en fait, mais je suis dans un environnement sonore car c'est la musique de fond de notre époque.

Il y a un intervenant sur ce disque qui se nomme Samon Takahashi, qui fait des " bruitages ", pouvez-vous nous parler de lui.
C'est un ami depuis longtemps, il fait de la musique électro-acoustique en fait, qui est un peu l'ancêtre de la musique électro. Lui, il est vraiment beaucoup plus dans le son pur, dans un univers abstrait, qui n'est ni mélodique ni rythmique, et on a tenté de mélanger les deux, ce qui n'était pas du tout évident, je n'ai d'ailleurs pu garder que très peu de son travail, car ça ne collait pas avec une chanson pseudo-normale, construite. Mais le peu de son travail qu'il reste, je trouve que ça élargit un peu l'aura du disque, ça donne une autre couleur, et puis c'est une porte ouverte sur une autre façon de voir les sons.

Vous parliez de chansons " normales ", est-ce que les vôtres ne le sont justement pas plus aujourd'hui, plus carrées ?
Oui, j'ai essayé de faire des chansons plus carrées. Le modèle de la chanson c'est indémodable, couplet/refrain, couplet/refrain, on l'a déjà éclaté dans tous les sens, on a déjà mis mille milliards de bâtons de dynamite, que ce soit Jimmy Hendrix ou Gainsbourg ou n'importe qui, et finalement la chanson est toujours là. J'ai fait moi-même des chansons totalement dingues et j'en referai d'autres ça c'est sur, mais j'aime bien aussi une bonne vieille chanson bien classique, bien pop, on peut toujours raconter pleins d'histoires avec ce médium, justement car il est simple, basique, populaire, un peu con, c'est ça qui fait son charme.

N'est-ce pas aussi un peu se plier à la norme actuelle, pour être plus diffusé peut-être, même si ce n'est pas votre but premier ?
Non, je constate que les chansons anciennes quand on les chante, elles portent vraiment la voix, les mélodies portent la voix. Maintenant on est dans la frange un peu intellectuelle, un peu plus pointue de la chanson, on fuit un peu la mélodie, ça peut-être un peu monocorde, un peu plat, et moi j'avais envie de retrouver cette excitation de la voix qui est portée par une belle mélodie, mes motivations s'arrêtent là.

Où en sont vos relations avec votre maison de disques, la dernière fois vous trouviez qu'ils ne vous soutenaient pas assez ?
En fait, il y a un moment où je suis devenu assez parano, et puis un jour j'ai eu un choc, un pot de fleur métaphysique m'est tombé sur la tête, et je me suis rendu compte que ma parano ne servait absolument à rien, donc j'ai arrêté. C'est difficile, car des fois, elle essaie de revenir quand même, de m'attaquer, de me reprendre des petits bouts de moi, mais je ne lui laisse pas trop la place. Donc maintenant, j'ai plutôt des rapports normaux avec eux, finalement ils me soutiennent et ils me permettent toujours de faire des disques. J'ai toujours un sentiment de merveilleux par rapport à ça, de pouvoir s'exprimer, faire des disques, alors je suis content.

Vous avez un fort succès d'estime, vous continuez à remplir des salles, mais vous vendez moins de disques qu'avant, est-ce une déception ?
Oui, ça l'a été, car c'est vrai qu'on a toujours envie d'être reconnu, d'être apprécié. Donc ça dépend, quand je suis faible je me lamente, en me demandant pourquoi personne ne m'aime, et quand je suis fort je m'en fous, je suis très content et je vais de l'avant. J'ai des amis musiciens que j'aime énormément autour de moi, j'ai les moyens de faire des spectacles délirants, de faire des disques qui ne sont pas dans un moule, donc finalement tout va très bien. C'est juste quand je veux être malheureux, que je me sens seul, mais ça ne dure que cinq minutes, cinq minutes et demi des fois.

Vous êtes entouré d'une vraie famille de musiciens, avec qui vous jouez depuis longtemps.
Oui, mais je continue à m'ouvrir un peu. Sur ce disque là j'ai joué avec Albin de la Simone et Samon Takahashi, qui ont amené des couleurs un peu différentes. Mais tant qu'il y a un désir en commun, un plaisir à se regarder, à être connecté par télépathie et à jouir de la musique, il faut continuer, il n'y a pas de raison que je change de groupe.

Comment s'est déroulé l'enregistrement, vous avez beaucoup travaillé chez vous ?
Oui, on a tout fait ici. Pendant trois semaines on a fait du live le soir, ensuite pendant trois autres semaines on a fait du ping-pong avec Nicoals Repac qui habite à côté de chez moi et qui faisait des arrangements et des samples, pendant que je faisais des claviers et des voix ici. Puis un accident de parcours m'a contraint à aller mixer à New-York, car notre ingénieur du son était tombé dans les escaliers et ne pouvait plus se déplacer. Je suis donc passé directement de chez moi à New-York et c'était assez déstabilisant je dois dire. Mais c'était marrant et totalement inattendu, je me suis retrouvé du jour au lendemain à errer dans New-York, c'était rigolo. Cela n'a pas vraiment eu d'influence sur le disque, mais ça fait partie de la magie de cet album, ça m'a permis de rencontrer des gens intéressants.

Pourquoi cette volonté d'enregistrer à la maison plutôt qu'en studio ?
Je ne voulais pas qu'il y ait de perte d'énergie, qu'on reste dans une atmosphère protégée, chaleureuse, qu'on reste dans une vibration artistique qui ne soit que la notre.

Comment était l'ambiance ?
On était relax, on était excité, on s'est pas mal marré. C'était à la fois mystérieux et détendu, je n'avais jamais connu un enregistrement aussi agréable que celui-là. Mais on gardait quand même une tension, qui était là, qui était palpable, mais qui était plus douce, plus créative, plutôt que la tension du studio où le temps c'est de l'argent, où tu sais que chaque jour coûte une somme importante, et cela n'aide pas la musique.

Cet album est assez doux…
Oui, cela vient en partie d'un désir, je suis très sensible à la puissance de la douceur. La douceur comme quelque chose de pénétrant et non pas de mou ou vide, quelque chose de dense. Je cherche ça dans la musique, une vibration caressante, c'est ce que j'aime et ce que je cherche.

D'où vient le titre, "Négresse Blanche" ?
Il évoque la confusion des identités qu'on vit. Pour moi, c'est un des intérêts de notre époque. On vit dans un chaos où il y a une vraie perte de repères et d'identité, mais où malgré nous on est en train d'essayer d'inventer une nouvelle identité, qui est automatiquement métissée et pas seulement du côté extérieur, mais aussi à l'intérieur, on enrichit nos possibilités de connections avec le monde, par d'autres sensibilités, à travers la musique, à travers des expériences, pleins de choses, c'est une réalité, et le titre du disque l'évoque.

Les femmes sont un élément central de cet album, est-ce une des raisons qui explique la douceur du disque ?
Oui, c'est lié. C'est sur que je suis plus touché par la douceur des femmes que par d'autres côtés, mais aussi par la distance qu'il y a entre l'homme et la femme, qui est une distance parfois symbolique, qui devient une pure intimité et qui quelques temps après devient une distance infranchissable. Je trouve ça beau, poétique. Mais parler des femmes n'était pas une volonté, je n'ai pas du tout fait attention à ça, j'ai juste constaté à la fin qu'il n'y avait que deux/trois histoires de mecs dans ce disque et que le reste était des histoires sur les femmes, ce n'était pas voulu. C'est parce que cela me touche, que ça va dans le sens de la puissance de la douceur, et puis ce n'était pas la femme fragile non plus, la femme actuelle, plutôt une inspiration féminine, un peu éternelle, une présence féminine, que je vois très lumineuse.

Un mot sur la tournée.
On va être quatre, ça va être assez combo rock. On va faire quelques festivals, puis un spectacle de deux semaines aux Bouffes du Nord, un des plus beaux théâtres de Paris. Une sorte de palais oriental un peu déglingué, dans lequel on va essayer de rajouter une touche de high-tech, d'aller à la fois dans le sens du lieu avec un spectacle très nu, mais des fois en amenant l'endroit autre part, vers quelque chose de très moderne, très fou. Essayer toujours de faire du rétro-futuriste à fond. C'est un théâtre dans lequel j'ai toujours rêvé de faire un spectacle.

Négresse Blanche
Arthur H
Polydor
Sortie le 13 mai 2003

MMP.

- Le site officiel d'Arthur H. - Arthur H en concert à Paris aux Bouffes du Nord du 2 au 13 juillet 2003.