Sometimes I Wish We Were An Eagle de Bill Callahan



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Prince des nuées



Il ne faut que quelques secondes pour entrer dans ce deuxième album solo de Bill Callahan. L’ancien leader de Smog a beau s’être entouré de quelques musiciens pour habiller ses 9 titres, le terme "solo" n’a jamais été mieux approprié qu’ici pour décrire cette musique aussi fascinante que chaleureuse et désolée.

 

"Jim Cain", l’entrée en matière de Sometimes I Wish We Were An Eagle, est une chanson merveilleuse, zébrée de cordes discrètes et portée par un picking de guitare qui rappelle un Nick Drake amputé de quelques doigts. La voix baryton de Callahan ne tremble pas et développe une belle profondeur de champ qui emmène le morceau dans des territoires déserts et cinématographiques. "I used to be darker. Then I got lighter… than I got dark again", chante Callahan en guise de résumé des épisodes précédents. Après des tentatives culottées d’ouverture de son espace sonore (des chœurs, du gros son), pas forcément payées en retour, Callahan revient aux fondamentaux avec, pour seul compagnon, son fardeau.

Magie noire

A l’instar de son collègue Bonnie Prince Billy et de son beau Beware, revenir aux sources ne signifie aucunement retrouver l’âpreté et la sécheresse du son d’antan. Comme Oldham, Callahan a pris goût aux enluminures et sait maintenant qu’une chanson habillée n’est pas nécessairement moins forte et puissante qu’une chanson nue jusqu’à l’os.


"Eid Ma Clack" raconte l’histoire d’un type qui s’endort et rêve, entre deux visions option William Blake, de la chanson parfaite. Lorsqu’il se réveille, il écrit un titre dont le texte ne veut rien dire et se lamente en appelant sa mémoire à l’aide. Certains ont présenté longtemps Callahan comme un obsessionnel de la perfection, un gars pas vraiment marrant et parfois à la limite de l’impolitesse. Il y a sans doute une part de vérité là-dedans (en concert, Smog n’a jamais été Coldplay ou Muse, c’est sûr), mais il est aussi certain qu’il faut aller chercher certaines chansons en eaux profondes, que cela laisse des traces et pas forcément le sourire aux lèvres.


"The Wind and The Dove" est l’un de ses titres incroyables que Callahan a ramené dans ses filets : une belle allégorie, des souvenirs enfantins et un soutien arabisant en arrière-plan font de ce morceau un petit joyau de simplicité et de réconfort. Le morceau n’est pas grand-chose pourtant à côté du temps fort de cet album : l’immense "Rococo Zephyr", magnifique chanson d’amour bucolique qui rappelle par son dispositif allégorique (une rivière, une nymphe faite femme, des saules et une brise venue de nulle part), les fééries shakespeariennes et les odes de Keats. La chute est un peu forcée (le zéphyr emporte les amoureux) mais ce conte musical laisse une empreinte longtemps après la fin du morceau.


"I used to be sort of blind. Now I can sort of see.” J’étais le genre aveugle et maintenant je suis pour ainsi dire voyant. "Too Many Birds", en titre 5, est presque aussi impressionnant. Callahan parle en Mc Cartney noir, d’un blackbird qui n’a pas de place pour se poser dans un arbre rempli d’oiseaux piailleurs et s’abandonne à ses pensées, parmi laquelle ce long et magnifique soupir "If you could only.. stop… your heart beat…. for one heart beat". Callahan étire le vers sur quasiment 2 minutes et nous arrache les larmes. Sometimes I Wish We Were An Eagle mêle à la perfection l’inspiration naturaliste et pastorale de Callahan et sa vision de l’espèce humaine.

Dieu au placard

La seconde moitié de l’album n’est pas en reste : "My Friend" est un beau titre classique et apaisé, "All Thoughts Are Prey to Some Beast" une vision épique et terrible à la construction impeccable chantée la bave aux lèvres par un Callahan habité. L’album s’achève (Callahan ne s’est pas relevé entre les titres) sur un instrumental fantomatique ("Invocation of Ratiocination") et un dernier titre monument "Faith/Void". On pourrait écrire cinq pages sur ce seul morceau et les éclairs de génie désespérés qui le traversent pendant 9 minutes. On ne donnera que son refrain pour se faire une idée : "It’s time to put God away / I put God away. It is the end of faith…to find my peace…."

Sometimes I Wish We Were An Eagle est tout simplement le meilleur album de Bill Callahan et vraisemblablement l’un des deux ou trois disques nu folk qu’il faut avoir dans sa discothèque.

          

 

 

Benjamin Berton Le 17 April 2009
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