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Albums cultes des géants du bizarre #15 : Slint – Spiderland

Posté par Maxence le 07.09.07 à 18:31 | tags : rock, culte et bizarre, punk

1991, "The Year Punk Broke !" (l'année où le punk explosa !) hurlait Kim Gordon de Sonic Youth dans une mythique VHS éponyme regroupant des performances live et des clips de la crème de la scène punk-rock US d'alors. 1991, c'est surtout l'année où le mouvement s'impose au plus grand nombre sous le nom de "grunge". L'année du Nevermind de Nirvana, de Every Goodboy Deserves Fudge de Mudhoney, du premier album de Dinosaur Jr. sur une major (Green Mind chez Warner). C'est aussi une bonne année pour le hardcore, avec la sortie du Strap it On d'Helmet, le magnifique Steady Diet or Nothing de Fugazi, White Noise de Cop Shoot Cop, Peacetika de Cows ou Goat de Jesus Lizard. C'est enfin la reconnaissance quasi générale des labels emblématiques du rock indépendant qu'étaient Touch & Go, Reptile Amphetamine Records, Glitterhouse, Sub Pop, Big Cat, Transe Syndicate, Go Get Organized, qui tous, se veulent sévèrement engagés dans la cause indépendante, le triomphe du bruit, la déconstruction et le chaos. En effet, 1991 est bel et bien l'année où le punk "explosa" (dans tous les sens du terme d'ailleurs, puisque 14 ans après la signature des Sex Pistols chez EMI, ce retour du punk rock dans la cour des grands signera sa perte tout en participant à sa (re)connaissance publique.)

 

Pendant ce temps, à Louisville, Kentucky, le pays du poulet frit, un groupe d'autistes du sud profond met au point un album qui restera dans les annales de l'histoire du "hardcore" (notez les guillemets). Le disque s'appelle Spiderland, le groupe Slint. Spiderland est le second album du guitariste David Pajo, accompagné de Brian McMahan, Britt Walford et Todd Brashear (qui n'intervient que sur cet album). Alors que leur premier effort sorti sous le nom de Tweez, sonnait comme Fugazi rencontrant Joy Division, Spiderland est d'une autre trempe. Surtout, il investit un territoire peu exploré en cette bruyante année 91, le silence. Il faut dire que les membres de Slint ont déjà quelques bonnes années d'expériences au sein de feu-Squirrel Bait, un groupe punk-rock metal hardcore formé en 1983, et ils sont forcément lassés du mur de bruit généré depuis huit ans. Alors que leurs petits copains s'escriment à jouer vite et (très) fort, les quatre de Louisville décident de passer à autre chose. Sur Spiderland, Pajo et sa bande usent de toutes leurs connaissances techniques et se lancent les yeux fermés dans l'enregistrement d'un album à côté duquel Unknown Pleasures fera figure de musique pour fête foraine. Accablée, amère et dévastée, la musique de Slint reflète parfaitement l'état d'esprit des quatre musiciens durant l'enregistrement. Comment rendre tangible cette désolation intérieure, ce désespoir qui hante toute une frange de la jeunesse abandonnée dans un pays qui les ignore (1) ? En faisant preuve de subtilité sans pour autant exclure la rage et la violence. Le hardcore joue énormément sur l'effet dynamisant des breaks, qu'à cela ne tienne, Pajo reprend la recette, mais en ralentissant extrêmement le tempo et en rallongeant la durée. Alors que la plupart des groupes de l'époque imposaient des formats allant de 1 minutes 30 à 4 minutes maxi, Slint balance de longs mantras psyché-hardcore de plus de 8 minutes ("Washer") ! De "Breadcrumb Trail" à "Good Morning, Captain", le groupe avance sur la pointe des pieds, laissant à l'auditeur l'impression de baigner dans un lac aux eaux claires et calmes, pour mieux lui asséner le coup de batte de baseball qui le fera couler ("Nosferatu Man"). Les lyrics tantôt parlés tantôt hurlés à la lune, la basse funèbre et la guitare tour à tour épileptique et anémique, participent au malaise. Jouant continuellement sur l'opposition apaisement/tension, explosion de violence puis repli sur soi, Spiderland est l'illustration sonore d'un cas clinique de dépression. C'est aussi un album précurseur de ce qui deviendra le math-rock et même, trois ans avant que le critique Simon Reynolds n'invente le terme dans le magazine The Wire, le post-rock.

 

Hélas, le groupe ne survivra pas à cette expérience traumatique et se séparera sans vraiment savoir qu'ils ont une longueur d'avance sur tout le monde. David Pajo poursuivra une carrière relativement discrète au sein même de la galaxie post-rock naissante (aux environs de 1993) dans The For Carnation, Tortoise et même Royal Trux (entre autre). En 2005 le groupe se reforme et est même invité à rejouer cet album culte (et bizarre) sur diverses scènes à travers le monde entier en 2007.

 

(1) "Good Morning, Captain" sera d'ailleurs présent au générique de Kids, le film que Larry Clark dédie à la jeunesse démunie américaine. Tout un symbole

 

Slint - Spiderland (Touch & Go, 1991)

Commentaires

De Brakhage, posté le 07.09.07 à 19:26 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Brian McMahan a poursuivi sa carrière musicale avec The For Carnation, groupe dont je suis peu amateur, tout comme Slint d'ailleurs, avec lesquels j'ai toujours eu un peu de mal... Sinon, des anciens Slint, Ethan Buckler a fondé King Kong, un véritable OVNI pop vraiment sublime, et dont je recommande The Big Bang ou Funny Farm. Ils ont d'ailleurs sorti un nouvel album cet année, pas mal mais sans plus... et Pajo a joué pendant un temps dans Stereolab

De azamleag, posté le 09.09.07 à 19:22 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

bravo  pour cette chronique eloquente . personnellement je suis très attaché à cet album et de manière plus générale à slint et je suis d'assez près la carrière de pajo .

Et je crois que vous avez bien fait d'insister sur le coté précursseur de l'album . C'est peu dire . 



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