Albums cultes des géants du bizarre #15 : Slint – Spiderland
Pendant ce temps, à Louisville, Kentucky, le pays du poulet frit, un groupe d'autistes du sud profond met au point un album qui restera dans les annales de l'histoire du "hardcore" (notez les guillemets). Le disque s'appelle Spiderland, le groupe Slint. Spiderland est le second album du guitariste David Pajo, accompagné de Brian McMahan, Britt Walford et Todd Brashear (qui n'intervient que sur cet album). Alors que leur premier effort sorti sous le nom de Tweez, sonnait comme Fugazi rencontrant Joy Division, Spiderland est d'une autre trempe. Surtout, il investit un territoire peu exploré en cette bruyante année 91, le silence. Il faut dire que les membres de Slint ont déjà quelques bonnes années d'expériences au sein de feu-Squirrel Bait, un groupe punk-rock metal hardcore formé en 1983, et ils sont forcément lassés du mur de bruit généré depuis huit ans. Alors que leurs petits copains s'escriment à jouer vite et (très) fort, les quatre de Louisville décident de passer à autre chose. Sur Spiderland, Pajo et sa bande usent de toutes leurs connaissances techniques et se lancent les yeux fermés dans l'enregistrement d'un album à côté duquel Unknown Pleasures fera figure de musique pour fête foraine. Accablée, amère et dévastée, la musique de Slint reflète parfaitement l'état d'esprit des quatre musiciens durant l'enregistrement. Comment rendre tangible cette désolation intérieure, ce désespoir qui hante toute une frange de la jeunesse abandonnée dans un pays qui les ignore (1) ? En faisant preuve de subtilité sans pour autant exclure la rage et la violence. Le hardcore joue énormément sur l'effet dynamisant des breaks, qu'à cela ne tienne, Pajo reprend la recette, mais en ralentissant extrêmement le tempo et en rallongeant la durée. Alors que la plupart des groupes de l'époque imposaient des formats allant de 1 minutes 30 à 4 minutes maxi, Slint balance de longs mantras psyché-hardcore de plus de 8 minutes ("Washer") ! De "Breadcrumb Trail" à "Good Morning, Captain", le groupe avance sur la pointe des pieds, laissant à l'auditeur l'impression de baigner dans un lac aux eaux claires et calmes, pour mieux lui asséner le coup de batte de baseball qui le fera couler ("Nosferatu Man"). Les lyrics tantôt parlés tantôt hurlés à la lune, la basse funèbre et la guitare tour à tour épileptique et anémique, participent au malaise. Jouant continuellement sur l'opposition apaisement/tension, explosion de violence puis repli sur soi, Spiderland est l'illustration sonore d'un cas clinique de dépression. C'est aussi un album précurseur de ce qui deviendra le math-rock et même, trois ans avant que le critique Simon Reynolds n'invente le terme dans le magazine The Wire, le post-rock.
Hélas, le groupe ne survivra pas à cette expérience traumatique et se séparera sans vraiment savoir qu'ils ont une longueur d'avance sur tout le monde. David Pajo poursuivra une carrière relativement discrète au sein même de la galaxie post-rock naissante (aux environs de 1993) dans The For Carnation, Tortoise et même Royal Trux (entre autre). En 2005 le groupe se reforme et est même invité à rejouer cet album culte (et bizarre) sur diverses scènes à travers le monde entier en 2007.
(1) "Good Morning, Captain" sera d'ailleurs présent au générique de Kids, le film que Larry Clark dédie à la jeunesse démunie américaine. Tout un symbole
Slint - Spiderland (Touch & Go, 1991) Commentaires
De Brakhage, posté le 07.09.07 à 19:26
![]() Brian McMahan a poursuivi sa carrière musicale avec The For Carnation, groupe dont je suis peu amateur, tout comme Slint d'ailleurs, avec lesquels j'ai toujours eu un peu de mal... Sinon, des anciens Slint, Ethan Buckler a fondé King Kong, un véritable OVNI pop vraiment sublime, et dont je recommande The Big Bang ou Funny Farm. Ils ont d'ailleurs sorti un nouvel album cet année, pas mal mais sans plus... et Pajo a joué pendant un temps dans Stereolab De azamleag, posté le 09.09.07 à 19:22 ![]() bravo pour cette chronique eloquente . personnellement je suis très attaché à cet album et de manière plus générale à slint et je suis d'assez près la carrière de pajo . Et je crois que vous avez bien fait d'insister sur le coté précursseur de l'album . C'est peu dire . Ajouter un commentaire |
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