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Albums cultes des géants du bizarre #23 : Gastr Del Sol - Crookt, Crackt, or Fly

Posté par Maxence le 07.11.07 à 17:40 | tags : contemporaine, culte et bizarre, électro, folk

1994 est vraiment l'année du post-rock. C'est au cours de la seconde moitié des années 90 en effet, alors que la scène punk hardcore nord américaine s'essouffle et que son petit frère débraillé, le grunge, cède aux sirènes du marketing, qu'une nouvelle conscience artistique émerge à Chicago. Des musiciens indépendants, imprégnés de jazz, de dub, de krautrock et de musiques ethniques, feront sortir le rock de son carcan en lui offrant la possibilité de se frotter aux technologies numériques et aux musiques du monde. Principalement instrumental, ce genre musical flirte avec l'electronica, voire la techno et avec des musiques qui cultivent un intérêt commun pour la déconstruction, l'improvisation, les textures et l'aspect polyrythmique. Le journaliste anglais Simon Reynolds baptisera "post-rock" ce vaste ensemble d'initiatives et d'intentions. L'époque étant sous domination électro (techno, electronica, drum'n bass, dub et hip hop), il était temps pour le rock de passer à autre chose. 1994 est justement l'année de la parution du premier album éponyme de Tortoise drivé (entre autre) par John McEntire ; Tortoise deviendra le combo phare de cette scène. 1994. C'est aussi l'année de Frosh, le premier EP de Mouse On Mars, qui lorgne alors vers un néo-krautrock électronique, succédant à Quique, le premier album de Seefeel qui proposait déjà un mélange de mélodies pop et d'ambiant electronica. Pour autant, Tortoise et consorts ne sont pas les premiers à oser ce décentrage audacieux du rock. Bastro, qui comptait déjà en son sein David Grubbs et John McEntire, fut certainement l'une des premières tentatives d'affranchissement des canons institutionnels du rock au tout début des 90's. Mais Grubbs quitte rapidement le groupe pour créer Gastr Del Sol avec Jim O'Rourke (autre figure mythique du genre), emportant ses idées avec lui pour les adapter au folk.

 

C'est donc en 1994 que paraît Crookt, Crackt, or Fly, un incroyable album de folk urbain qui doit autant à l'art unique de John Fahey, qu'aux ambiances spectrales de Pere Ubu, voire aux dérives enfumées de l'ambiant électronique et du free rock psychédélique des années 60. Sur Crookt, Crackt, or Fly, David Grubbs et Jim O'Rourke sont seuls, à peine accompagnés d'un clarinettiste (Gene Coleman tout de même) et de deux discrets percussionnistes (Steve Butters et McEntire himself), pour la forme. Aujourd'hui on peine à s'en souvenir, mais la découverte d'une telle musique en pleine vague grunge fut pour beaucoup une révélation. Oui ! Alors que des musiciens s'époumonaient en jeans déchirés et en chemises de bûcherons au milieu d'un déluge de fuzz et de saturations, il était encore possible de produire une musique d'avant-garde, pourtant intimiste et accessible, qui touchait l'âme et le cœur. Au sein de cet univers dépouillé, résonne le fingerpicking (ou technique des cordes pincées) inimitable du guitariste David Grubbs, tandis que les interventions mutiques de Jim O'Rourke, articulées d'une voix blanche et monotone évoquent une ballade à travers les friches industrielles d'un pays en ruine. Une atmosphère auquel fait écho la back cover de l'album, exposant docks abandonnés, cargos rouillés et cheminées d'usines. Le silence omniprésent sur le disque, laisse de la place aux réverbérations du son, un peu comme si l'album lui-même avait été enregistré dans un entrepôt à l'abandon. Chaque note semblent pesée et s'épanche comme au compte goutte, tandis que l'auditeur capte en fond sonore le souffle distant des machines encore actives. Pourtant, Crookt, Crackt, or Fly, n'est pas dénué de moments lumineux, comme sur l'introductif "Wedding In The Park", avec ces chants de grillons, sur lequel la voix habituellement terne d'O'Rourke évoque ce qui semble être des souvenirs joyeux, des heures heureuses. Mais le présent reprend rapidement ses droits et le duo nous abandonne au milieu de la fumée ("Work From Smoke"), nous laisse un peu perdu au milieu de la violence de certains échanges ("The Wrong Sounding" et son final oscillant entre krautrock et hardcore à la Fugazi) dialoguant toujours en contrepoint ("Every Five Miles") sans jamais oublier de tisser d'effarantes et bizarres mélodies ("The C in Cake"). C'est totalement séduit que nous revenons du voyage. Les paysages aussi déroutants soient-ils nous donnent immanquablement envie de revenir et d'en savoir plus. Qu'il s'agisse du grandiose Mirror Repair, le mini-album qui paraîtra un an plus tard ou d'Upgrade & Afterlife (1996) et de Camoufleur (1998), c'est dit, nous ne nous quitterons plus !

 

Gastr Del Sol - Crookt, Crackt, Or Fly (Drag City, 1994)





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