Bonnie Prince Billy se donne en spectacle La critique a donné l'impression ces dernières années (depuis le séminal I Am A Darkness en gros) de se fatiguer du talent de Bonnie Prince Billy, comme si celui-ci devait payer pour son omniprésence et son extraordinaire prolixité. Albums, collaborations, best of acoustique, singles en tous genres, apparitions au cinéma ou encore production de jeunes talents : le natif du comté d'Oldham continue d'être de tous les bons coups et surtout de ceux où on ne l'attend pas. Sa frénésie cède rarement sur la qualité, même si on a parfois eu l'impression avec tous les autres, que ce qu'il faisait aujourd'hui ne l'emportait pas toujours sur ce qu'il avait donné la veille. Avec Ask Forgiveness, album de 8 reprises (7 reprises et un original en fait, le très bon "I Loved The Streets") sorti fin 2007, et son premier enregistrement live (en import, depuis quelques jours), il est temps de rendre à Will Oldham ce qui appartient à César ou à Bob Dylan : la couronne de l'artiste country rock américain le plus important de la décennie. Ave Bonnie. Ask Forgiveness est un bel exemple de ce que peut donner un Bonnie Prince Billy en liberté. Là où Cat Power joue la carte (gagnante) et chère à la Star Ac de l'appropriation des chefs d'œuvre, Bonnie Prince Billy ne se contente pas de ramener les titres originaux dans son univers de proximité mais s'invente un genre et des manières pour servir son projet. Les 8 titres sont traités de manière homogène et atteignent, par la grâce du dispositif (un soupçon de guitare picking, un faux rythme ralenti, des chants contrepointés, des arrangements soyeux), une cohérence et une cohésion rarement atteintes dans ce genre d'exercice. Les chansons, à l'image du très épuré "I've Seen It All" de Björk et Yorke ou du fringant "I Am Demon de Danzig", sont non seulement sublimées comme une explication de texte musicale par la simplicité de la mise en harmonie ("My Life" de Phil Ochs ) et par l'absence d'apprêt de la voix ("The Way I Am")- jamais on avait entendu le barbu chanter aussi bien - mais surtout investies d'une charge émotionnelle qui transporte l'auditeur dans un climat onirique qui évoque les chansons de marin du début du siècle. Ask Forgiveness n'est ni rock, ni blues et dégage une impression de liberté, de sérénité et de sincérité qui en fait un compagnon de réconfort miellé incomparable.L'album live de Bonnie Prince Billy opère dans un registre sensiblement différent. Enregistrés sur une seule date, les 14 titres de Wilding in the West mettent à jour la complexité d'un homme qui ne ménage pas ses efforts pour proposer une musique vivante et qui ne supporte pas de rester en place. A une relecture très rock, chargée en électricité et en tension, de son ancien et classique "O Let It Be" succède une version arythmique d'un "Ohio River/ Little Small Song", sorte de chanson deux en un, qu'on peut préférer sur sa version studio. A l'image d'un Dylan qui transcende ou massacre ses compositions sur scène pour le plaisir (sadique parfois) d'opposer l'art à la routine, Bonnie Prince Billy offre ici une version brute et tâtonnante de sa méthode. "Then The Letting Go" se déploie sur 5 minutes entre chant partagé, arrangements minimaux et belles envolées. Le très beau "The Gator" est donné très en dedans et met en valeur, sur son squelette, la force de son architecture. C'est dans ce registre dépouillé de l'offrande naturiste que Bonnie Prince Billy reste le plus impressionnant au fil des années ("No Such As What I Want"). "Master & Everyone" sonne aussi violent et menaçant que le "Tupelo" de Nick Cave. "Naked Lion" joue la carte de la bizarrerie, avant qu'un nouvel enchaînement ultraclassique ("No Bad News", "Wai" et un "Three Questions" tout bonnement exceptionnel) ne nous ramène dans le champ d'un rock qui souffle avec autant de facilité et de bonheur le chaud et le froid. Il fallait bien l'hillbilly "Weaker Soldier" pour lancer la dernière ligne droite, clin d'œil aux premières années et sublime chanson de fatigue existentielle ("I've not been feeling the same/ I'm not fit to carry your name / I'm not fit and i am not willing to go home /go on"). "Everybody's doomed", entend-on Oldham confier à la foule avant d'entamer un "I Called You Back" rédempteur et apaisé. Le set se referme sur 10 minutes épiques et bêtement belles d'un "Is It The Sea / My Home Is The Sea" qui vaut à lui seul le déplacement. Il y a assez peu de choses qui valent Bonnie Prince Billy à ce niveau d'intensité. Rien en vérité qui ne soit mort et conservé dans le formol.
Commentaires
De Kill Me Sarah, posté le 05.03.08 à 15:43
![]() Ah tiens ça me donne envie d'écouter ce live du coup alros que je commençais à être fatigué de ses disques à répétition... Il avait fait une reprise de Donovan égalerment il y a quelques années (sur un split cd ou un truc dans le genre improbable) qui était très belle. De testo, posté le 05.03.08 à 16:28 ![]() Non, ce n'est pas son premier live. summer in the southeast est sorti en 2005 (et pas en import).... De BK, posté le 05.03.08 à 17:20 ![]() "depuis le séminal I Am A Darkness" : ça y est, tu peux être journaliste aux Inrocks, tu as employé le mot "séminal" =) Cela dit, superbe album, ce "I see a darkness" (plutôt que I am a darkness, ça c'est plutôt un comics : http://fr.wikipedia.org/wiki/The_Darkness_%28bande_dessin%C3%A9e%29) De Hugues, posté le 05.03.08 à 21:30 ![]() Je n'ai jamais su aimer Will Oldham. "I See a Darkness", par exemple, ça m'endort, c'est terrible. "Tonight's the Night" de Neil Young, à côté, c'est Little Richard... Ajouter un commentaire |
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