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Qui veut la peau de Chet Baker ? : Let's get lost et les vidéos volées

Posté par Myosotis le 05.08.08 à 12:57 | tags : jazz, news


2008 est comme 2006 et 2007 l'année Chet Baker : publication de la biographie de James Gavin, La Longue Nuit de Chet Baker, enfin traduite en français et (re)sortie en salles du documentaire mythique de Bruce Weber sur le trompettiste, Let's Get Lost. Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes (organiser une fête pour le 20ème anniversaire de sa mort, une chambre d'hôtel miteuse, du speedball, un clairon, une platine CD, quelques métisses sexy,...), si étrangement, cette nouvelle chetmania ne s'était accompagnée de la disparition surnaturelle de TOUTES les vidéos de Chet Baker jusqu'ici hébergées sur youtube ou dailymotion et autres sites de partage. Alors que Chet avait passé les dix dernières années de son existence à tapiner dans tous les clubs et jazz-bars d'Europe, alors qu'on pouvait jusqu'ici zieuter à satiété des dizaines et des dizaines de versions de "My Funny Valentine", "All Blue" ou "Embraceable You", plus rien à se mettre sous la dent. Après enquête, impossible de dire ce qui s'est passé au juste mais un indice néanmoins : seule subsiste en ligne la bande-annonce du film de Weber, dont on imagine mal qu'il ait eu la puissance de feu (on n'est pas chez Batman) de faire interdire toutes les autres images. On peut se reporter (anomalie cruelle de l'histoire) sur la chanson éponyme de Vanessa Paradis, qui, encore plus sournoisement, vient parasiter désormais toutes les tentatives de recherche autour de Chesney Henry. Misère. Qui a volé les vidéos de Chet Baker alors ? Michal ? Non, pas encore. Les méchantes maisons de disque ? Les méchants dieux du jazz ? On en sait rien mais c'est un sale coup.

Faut-il parler du film de Weber ? Sorti en 1990, le documentaire primé par un Oscar a plutôt bien vieilli même s'il nous présente une image un peu trop travaillée de Chet Baker. Dans un noir et blanc roublard, le réalisateur interviewe à tour de bras les ex-copines du trompettiste, quelques (rares) musiciens et passe quelques séquences épuisées avec le maître en personne. La poésie mélancolique et l'impression d'épuisement qui se dégagent de ces images donnent le sentiment que le document est monté en l'honneur d'un homme déjà mort, alors que Chet Baker ne disparaîtra que quelques mois après. Weber joue beaucoup trop sur la JamesDeanisation de Chet Baker, fait de lui un beau fantôme, un chromo à la fois gisant et ultraséduisant, qui est tout à fait contestable. Les amies encore enamourées mais toutes trompées (on sent poindre en elles parfois le ressentiment, le regret) offrent un panorama plutôt distant de ce que pouvait être la vie avec Baker. Etrangement, et malgré ses effets de manche nombreux, Weber s'approche assez peu de la vérité musicale de Chet Baker. Quelques séquences de lui en train de jouer (à Cannes notamment, dans des bars) contrebalancent la dimension clipesque du documentaire qui "bâtit la légende".

Weber en fait un peu trop mais le résultat reste très plaisant et complètement envoûtant. Le visage de Baker suffit à "faire cinéma", comme dirait Godard et évoque par ses traits émasciés et quasi squelettiques, la dureté du combat intérieur. Baker est celui qui ici affiche le plus de retenue, de pudeur. Lorsque Weber l'interroge sur le sens de toutes ces années, sur la réalité de sa "souffrance" (en bonne pute journalistique) Baker refuse de répondre, refuse d'en dire plus. Il y a dans ces quelques dix secondes, un non dit qui suffit à annihiler toute la tentative biographique du réalisateur mais aussi à donner un sens au film. Baker est l'homme tout entier dans sa musique. Il l'est encore plus pour lui-même que pour l'auditeur. Un peu plus loin, et toujours vers la fin, la rencontre des enfants du trompettiste est aussi terrifiante et affolante. Une lignée de doubles, une lignée d'enfants abandonnés, sacrifiés à la beauté du jeu, sur l'autel du speedball. Weber passe à côté de la violence de Baker. Il ne rend pas le corps tendu vers le prochain shoot, la trahison, le mensonge qui font le (mauvais) sel de la biographie de Gavin. Baker est un beau vieillard hollywoodien ici. Un type qui glisse sur la surface des choses mais ne ramasse pas. En réalité, c'est un spectre gorgé de sang et de poudre. Un spectre qui joue de la trompette comme un ange musicien. C'est ce qui est écrit sur l'étiquette justement. "La beauté du diable", un bel argument marketing qui ne dit rien à personne. Un type qui perd sa trompette, ne sait pas lire la musique, ne s'exerce jamais, n'a plus de dents, n'arrive pas à l'heure mais parvient parfois (combien de fois ? à quelle fréquence ?) à jouer comme jamais personne n'a joué. Si ce n'est pas de l'ésotérisme...

On en revient toujours là mais il n'y a qu'un livre à lire sur Chet Baker et c'est celui qu'il a écrit lui-même : Comme si j'avais des ailes, aux éditions 10x18. Ca tombe bien, c'est le moins cher et celui à l'aide duquel on comprend tout.

 





Commentaires

De Kill Me Sarah, posté le 05.08.08 à 14:08 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

Bel article.

J'ai lu le Gavin cet été... on n'y parle pas musique... incroyable pour la bio d'un musicien... ok Baker était un junkie tout le monde le sait et comme tout bon junkie il était menteur et passait son temps à chercher de la drogue... il y avait quand même autre chose aussi à dire sur Chet....

Il y a un autre bon bouquin sur Chet c'est celui d'Alain Gerber...



De eric, posté le 05.08.08 à 14:46 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
La biographie de Gavin est plutôt décevante. Elle est anecdotique et ne parle que de la vie de Chet Baker, très peu de ce qu'il a apporté à la musique, encore moins de sa musique elle-même. Merci pour l'article en tout cas. J'ai vu Let's Get Lost au cinéma ce weekend et je me suis fait la réflexion que c'est un beau film mais trop beau presque. Tout à fait d'accord avec toi Kill Me Sarah. Je n'ai pas lu le bouquin d'Alain Gerber sur Chet Baker. Celui sur Charlie Parker ne m'avait pas plu. Je n'aime pas sa manière de faire de la bio avec de la fiction. Mais chacun ses goûts.

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