Comme un lego : de Bashung à Manset et retourCela n'a l'air de rien mais "Comme un lego" a des allures de grand classique de la chanson française depuis le début. Offerte sur un plateau à Alain Bashung pour son dernier album puis reprise par Manset lui-même sur son Manitoba monumental, il se pourrait bien que la chanson soit l'une des plus belles chansons françaises écrites... quoi ?... ces vingt dernières années. Habillée en 3 minutes et quelques sur scène ou en 7 en studio, "Comme un lego" a toutes les qualités : un texte étonnant, précis, ultraréaliste (des frites), poétique, engagé et universel, en même temps qu'une mélodie discrète, fantomatique et hypnotique. Gérard Manset, qui n'a pas l'habitude de s'épancher sur ses créations et ses sources, n'a rien livré de son origine, mais le résultat est impressionnant de maîtrise. La chanson se développe en mouvements amples qui décrivent des cercles concentriques vers un refrain de toute beauté. C'est une chanson à la fois chaleureuse, glaçante et extralucide, le condensé d'une vision du monde désespérée. Son dispositif narratif est particulièrement opérant. D'où parle la personne qui contemple les hommes comme des fourmis ? Est-ce Dieu, l'écrivain, l'Artiste. La sensation dans et hors du monde crée une perspective éblouissante, comme si l'on survolait le monde dans un long travelling aérien. La guitare nous fait flotter en apesanteur et nous installe en position de démiurge. Le chant suggère une prise de distance, une pointe de misanthropie et surtout nous contamine en désenchantement, tout en ne perdant pas de vue l'humanisme et la modestie des intentions. Manset est expert dans ce genre de travelogue, toute son oeuvre peut se résumer à ça : une prise de hauteur distanciée, une contemplation mi-mélancolique, mi-cynique de ses contemporains et du cours du monde. Il y a dans "Comme un lego", un zeste d'âme en plus qui tient peut-être dans cette référence au jeu de construction de notre enfance, à la vision des pièces de couleurs qui s'assemblent d'elles-mêmes et tentent désespérément de créer un ordre, de donner une forme au chaos. Dans ses déclarations récentes, on sent une pointe de trouble chez Manset lorsqu'il évoque la reprise de Bashung (qui lui a volé la politesse), comme si l'auteur regrettait d'avoir offert à son nouvel ami une chanson qu'il sentait immense. Il est à peu près certain que, pour le grand public, l'interprétation de Bashung, parce que sa voix est meilleure, plus contemporaine, plus grave, plus dense, s'imposera comme la plus légitime des deux. La version de Manset n'en est pas moins juste, exprimant une fragilité que ne rend pas la version de Bashung. La voix de Manset chevrotte légèrement, affiche ses doutes et améliore le texte et sa perspective. On sent, dans les rapports entre les deux hommes, une sorte de rivalité non avouée autour de la postérité du chef d'oeuvre, de la paternité d'un assemblage marquant et qui a toutes les chances de rester dans l'histoire. Voyez-vous tous ces humains? Danser ensemble à se donner la main S'embrasser dans le noir à cheveux blonds A ne pas voir demain comme ils seront Car si la terre est ronde Et qu'ils s'y agrippent Au delà c'est le vide Assis devant le restant d'une portion de frites Noir sidéral et quelques plats d'amibes Les capitales sont toutes les mêmes devenues Aux facettes d'un même miroir Vêtues d'acier, vêtues de noir Comme un lego mais sans mémoire Comme un lego mais sans mémoire Comme un lego mais sans mémoire Commentaires
De Oli, posté le 16.10.08 à 19:01
![]() Tres beau 'post' d'amour, c'est clairement une belle chanson mais c'est surtout le texte qui porte, non? La musique me decoit un peu personnellement... pour rentrer dans mon top des plus belles chansons. De marie, posté le 17.10.08 à 09:31 ![]() J'ai un faible pour la version de Manset également. Bashung est trop dramatique pour moi. Il en rajoute dans la gravité alors que ce n'est pas la peine. Une chanson sublime et la musique est juste comme il faut, presque absente, en accompagnement de la désolation. Par contre je trouve la version en concert de Bashung très médiocre. Il a un cancer au fait ? De Julio l'Polak, posté le 20.11.08 à 11:52 ![]() La version en concert très médiocre?? Tu n'as certainement pas dû y être, au concert... Oui Bashung a un cancer des poumons, mais il est en rémission. Cela ne l'empêche pas de fumer!! De concertinsfrance, posté le 15.03.09 à 18:58 ![]() Une précision: comme un légo en concert avec Bashung durait plus de 9 minutes. J'avais mis là seulement un extrait. Vous trouverez ici une version complète en concert à l'Elysée Montmartre: http://www.youtube.com/watch?v=x_aJ8JxECqg&feature=channel_page La version concert de Bashung était tout simplement extraordinaire, je ne comprends pas qu'on puisse la trouver médiocre. Commencer son concert quand on a un cancer du poumon en phase terminale par une chanson qui dit :"C'est un grand pays de nulle part, avec de belles poignées d'argent...", c'est... De Bill, posté le 28.03.09 à 14:50 ![]() J'ai vu Bashung à l'Elysée-Montmartre en Octobre dernier... Quand il commence son concert par "Comme un légo", on est pris d'emblée ! Un grand frisson dans toute la salle... Et ça durera jusqu'à la fin du concert... Qui d'autre pouvait oser commencer un concert par un morceau de 9 minutes ? Ajouter un commentaire |
Discussions en cours sur le forum musique :
|