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Variations expérimentales sur matière musicale. Cordes et cuivres sur un lit de machines, tempo fugit, la musique contemporaine voyage sur Playlist.
La roue tourne pour Sufjan StevensCa fait déjà quatre ans que Sufjan Stevens a sorti Come On Feel The Illinoise et depuis il n'a toujours pas sorti de véritable nouvel album. Il a compilé ses chutes de studios dans The Avalanche, ses chansons de Noël dans le coffret Songs For Christmas, produit des albums, co-écrit ici ou là... bref, il a surtout tout fait pour eviter de sortir un vrai nouvel album comme il le faisait une ou deux fois par an avant que tout le monde ne lui dise que "Chicago" est la meilleure chanson qu'il a jamais écrit. Vraisemblablement, il a du les croire et craindre que ce ne soit aussi la meilleure chanson qu'il ne fera jamais. Fin 2007, il a malgré tout présenté son oeuvre la plus ambitieuse jusque là, "The BQE", une "Exploration symphonique et cinématographique de la célèbre Brooklyn Queens Expressway de New York". Composition instrumentale d'une trentaine de minutes jouée par trente-six musiciens et accompagnée d'un film tourné par Stevens, les trois représentations de "The BQE" ont été plutôt bien reçues par les chanceux témoins de la soirée et fait baver d'envie beaucoup d'autres. Les baveurs seront donc heureux d'apprendre la sortie le 20 octobre prochain d'un coffret rassemblant le CD de la musique, DVD du film, booklet d'une quarantaine de pages, disque pour visionneuse stéréoscopique View Master et dans la version deluxe, un comic book et un disque vinyle. "The BQE" est ambitieux, un vrai pari et un défi pour Stevens qui s'éloigne de ses racines folk pour se consacrer plus pleinement à ses racines arty et minimalistes au sens musical du terme (cf Steve Reich) mais aussi prometteur que ça sonne, on ne peut s'empêcher de se dire que ça n'est toujours pas une nouvelle chanson. Le motif de la roue est parait-il au centre du film de "The BQE", qui est plein de roues de voitures et de hula hoop. Reste à voir si ça veut dire que Stevens va avancer ou bien tourner en rond. Ouverture de la 5ème cérémonie des Qwartz jeudi 2 avril 2009![]() La cinquième édition de la cérémonie des Qwartz s'ouvrira cette année le jeudi 2 avril 2009 sous la Coupole Niemeyer, lieu exceptionnel imaginé et conçu par l'architecte du même nom, le génial Oscar Niemeyer. Le dôme de béton résonnera ce soir-là des oeuvres du pianiste brésilien Otavio Henrique Soares Brandao (Qwartz Pierre Schaeffer 3) et de celles du duo expérimental new yorkais Post Piano, formé de Taylor Deupree, Président d'Honneur de cette édition des Qwartz, et du compositeur Kenneth Kirschner. A noter également, la présence de Christophe, Enki Bilal, Chloé Delaume, Katya Legendre ainsi que d'un jury de professionnels. Appel aux votes des Qwartz Electronic Music Awards 2009
La manifestation qui bénéficiait de la présidence de Robin Rimbaud (Scanner) en 2008, se voit cette année présidée par Taylor Deupree, patron du label 12K (fameuse structure d'avant-garde électronique new-yorkaise ayant eu maille à partir avec U2 récemment). Cette cérémonie désignera les meilleurs artistes, projets et albums électronique. Les nominés étant désignés sous différentes catégories (dancefloor, expérimental, compilation, artwork, etc.).
C'est confirmé depuis le 25 novembre, les artistes retenus, et donc susceptibles de recevoir ces récompenses, sont cette année Apparat, Supermayer, Battles, The Micronauts, John Lord Fonda, Autechre, Philip Jeck, Wolfgang Voigt (Gas), Wild Shores, Michaela Melian, Mathias Delpanque sous (aka Lena), Lionel Marchetti. On chuchote également, ici ou là, que
Voir le site des Qwartz pour plus d'informations.
Lire aussi : Top 10 de la musique contemporaine en 2008Souvent considérée comme ennuyeuse et élitiste, la musique contemporaine (au sens large) est pourtant l'indispensable laboratoire de la musique de demain, et de manière moins pompeuse, un vaste terrain de défrichage et un passionnant territoire de recherche, dont malheureusement, trop peu de personnes se font l'écho. Une lacune réparée ici. Alors, faute avouée, faute à moitié pardonnée ?
Retrouvez tous les tops musique de la rédaction Robert Henke gratuit avec des particules de Monolake dedans !
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Le bonhomme n'est pas des plus connus, mais c'est pourtant l'un des plus grands producteurs de son époque. Robert Henke, également connu sous le pseudonyme de Monolake (voir notre fiche détaillée), n'est plus un nightclubbeur depuis longtemps, cela ne l'a pourtant pas empêché de produire l'un des plus beaux disques de post-techno des années 90, le fameux Hong Kong, réédité il y a peu et paru à l'époque sur le mythique label berlinois, Chain Reaction. Si aujourd'hui Enke fait plus figure de rat de laboratoire (programmeur impénitent, il est à l'origine de la création du logiciel Ableton Live), sa musique elle, n'a rien d'inhumain. Globe trotter, son créateur parcourt le monde à le recherche de sons organiques qu'il assemble et réassemble avec toute la sensibilité et l'humilité qu'on lui connaît dans ces albums hors-normes (ceux qui ne voient pas de quoi je parle, doivent impérativement écouter The Gobi Desert e.p. summum du field recording du début des années 2000).
C'est pourquoi les amateurs et les curieux seront heureux d'apprendre que l'Allemand distribue gratuitement du son sur son site. Passionné de science et de techniques de pointe, Robert Henke dédicace entre autre son travail au fameux accélérateur de particules du CERN, et donne un maximum d'info sur cette fantastique machine (dans tous les sens du terme !). A écouter et télécharger ici. Quoi de "new" du côté du nu-metal ?
![]() Harvey Milk
Hé bien plein de choses madame ! Tout d'abord, après s'être enfoncé jusqu'aux genoux dans le marécage fangeux de néo-doom et de l'ambient stoner sur fond de drones qui n'en finissent plus (Cf : les aventures de Sunn O))), KTL, Khanate, Growing, etc.), le metal nouveau sort de ses ornières et retrouve les bases vrombissantes, même si toutes aussi lourdes, des pionniers Black Sabbath (Earth reste toujours l'étalon létal de référence) tout en s'aliénant de nouvelles formes musicales forcément amies, comme le shoegazing, le post-punk ou encore le post-rock.
Pour les adeptes du premier, un metal jouissif, chauffé à blanc par les riffs répétitifs et vraiment sauvages, imprévisibles, voire brouillons, je vous recommanderais le nouvel album d'Harvey Milk, groupe pionnier de Georgie qui sort certainement l'album méritant la palme du meilleur titre avec Life... The Best Game in Town. Etalant sa science avec brutalité, Harvey Milk, qui emprunte son nom à un sénateur gay de San Fransisco assassiné en 1978, doit autant aux morceaux les plus lents des séminaux Jesus Lizard ou Unsane pour l'énergie ou aux Liars pour l'angle d'attaque ambigu et expérimental, qu'aux classiques du metal des années 70 et 80. Harvey Milk c'est la plainte lugubre de l'ours blessé dans la nuit. Un metal stoner qui se réveillerait de sa torpeur pour grogner et gronder sa colère. Bruyant, crade mais salvateur.
Harvey Milk - Life... The Best Game in Town (Hydrahead/La Baleine) Albums cultes des géants du bizarre #48 : Can – Tago Mago
Can s'appelant initialement Inner Space puis The Can, patronyme sous lequel ils produirent les morceaux réédités en 1981 sur le titre Delay 1968 sous le nom simplifié de Can) Tago Mago est le second album du groupe après Monster Movie (Soundtracks paru un an avant, étant une compilation de scores et d'inédits). Double album mutant pour musiques hybrides, Tago Mago mêle habilement avec vingt ans d'avance, break insensés, ambiant, rythmes pré-techno et même chant proto-hip hop. A la manière d'un Miles Davis électrique sur les sessions de Bitches Brew (influence revendiquée par les Allemands), Holger Czukay (basse) Irmin Schmidt (synthétiseur), Michael Karoli (guitare et chant) et Jaki Liebezeit (batterie), le line-up originel, auquel il faut ajouter David Johnson à la flûte, l'Afro-Américain Malcom Mooney au chant, auquel succède le Japonais Damo Suzuki, poursuivent leur exploration d'une musique nouvelle, sortant du format rock-pop anglo-saxon. Un enthousiasme et une volonté qui seront l'occasion d'initier des méthodes d'enregistrement et de production révolutionnaires. Sur Tago Mago le groupe utilise le bruit (le souffle des bandes comme son environnemental), le cut-up, le collage ou le mixage de prises live et de sons électroniques. Extrêmement impressionnés par le surréalisme sauvage du "l Am The Walrus" des Beatles, ces quatre élèves de Karlheinz Stockhausen y explorent toutes les facettes de l'avant garde et de la pop.
Tago Mago s'ouvre sur le narcotique "Paperhouse", une balade chamanique et spatiale de presque 8 minutes qui quitte rapidement le sentier hippie pour emprunter des chemins moins prévisibles, ceux d'une transe analogique qui deviendra la marque de fabrique du groupe. Une chevauchée krautrock tourbillonnante menée tambour battant par la batterie polyrythmique d'un Liebezeit au sommet de son art et la guitare d'un Karoli en transe tandis que le chant de Suzuki prend des intonations magiques et chuchotées. Une recette que reprennent les scotchants "Oh Yeah" et "Halleluhwah", après l'étrange et arythmique "Mushroom" qui inspirera la scène punk comme, plus tard, la new wave. "Oh Yeah", morceau phare de Tago Mago, hypnotique et répétitif, est introduit par l'orage. Une électricité rendue folle et libre par l'anti-conformisme de ce groupe hors normes qui semble à ce moment clé de l'histoire de la musique, parfaitement conscient du bon en avant qu'il impose au rock d'alors. Le chant joué à l'envers de Suzuki n'est pas sans évoquer le kobaïen, langue imaginaire inventée par le leader des Français de Magma, Christian Vander. La musique elle, oscille entre répétition krautrock, improvisation jazz et influence asiatique, le tout est bien évidemment fortement psychédélique, tout comme son successeur "Halleluhwah", un brin plus posé et plus jazzy malgré son final acid rock.
Puis viennent les aspects les plus difficiles de ce diable d'album. C'est la longue dérives ambiant électroacoustique de "Aumgn". Presque vingt minutes dans l'espace infini des sons, entre improvisation, musique ethnique, musique contemporaine et dérives psychédéliques hantées. Tago Mago se clôt enfin sur "Peking O", la suite de "Aumgn" sur lequel la voix du Japonais Damo Suzuki vient ajouter une touche de magie primitive inquiétante et "Bring Me Coffee or Tea", morceau du retour sur terre. Une ballade imaginaire tout à fait folk et pourtant littéralement transformée par le voyage entrepris par le groupe. L'auditeur, quand à lui, s'il est un temps soit peu sensible, revient également transformé. Things 'll Never be the Same Again.
Can - Tago Mago (Spoon, 1971) Décès de Daniel Caux, la fin d'un beau voyage
Venu du jazz expérimental et de l'école minimaliste américaine, il était de ceux que les musiques électroniques, et en particulier la techno la plus rigoureuse, n'effrayait pas malgré le fossé générationnel. Daniel Caux, défricheur, découvreur et passeur, s'est éteint samedi 12 juillet dernier à 10 heures 30 à Paris. Directeur artistique du fameux label Shandar, journaliste et critique, animateur radio, essayiste, commissaire d'exposition, il découvrit la musique concrète en 1959 avec Pierre Schaeffer, Pierre Henry et Luc Ferrari. Explorateur de tous les sons, il fut le premier à inviter Sun Ra en France. Ami intime de Terry Riley et de La Monte Young, Daniel connaissait son John Cage, Steve Reich et Philip Glass sur le bout des doigts, mais pas seulement. Lui qui avouait avoir vécu l'avènement des musiques électroniques et de la techno au début des années 90 comme une épiphanie, se lia avec les plus grands du genre : Carl Craig, Kevin Saunderson, Jeff Mills, Juan Atkins, mais aussi, bien sûr, Richie Hawtin.
Thurtson Moore présente la No Wave
C'est cette scène du Lower East Side au sein de laquelle évoluait les Bush Tetras, Liquid Liquid, ESG, Lounge Lizards, Ike Yard, Don King, Glenn Branca, Rhys Chatham, Theoretical Girls, Lizzy Mercier Descloux, The Static, UT, Dominatrix, Blue Humans, Judy Nylon, James Blood Ulmer, Tone Death, Rhys Chatham, The Del-Byzanteens (avec Jarmush), Dinosaur L. et de nombreux autres groupes plus ou moins officiels se revendiquant des influences du Velvet Underground, de Captain Beefheart, de The Godz ou de Cromagnon (mais également du free jazz d'Ornette Coleman, Cecil Taylor et Albert Ayler ou du funk de James Brown et Fela Kuti) que présente le guitariste des Sonic Youth, Thurston Moore et Byron Coley dans leur livre à quatre mains No Wave : Post-Punk. Underground. New York. 1976-1980. Receuil d'interviews exclusifs et livre d'images rares, "No Wave" est un hommage à ces formations qui passèrent à la moulinette, codes, genres et scènes, accouchant de versions extrêmes de punk free, de jazz épileptique, de new wave ascétique et de disco mutant concassé et martelée. Une scène à la richesse unique, concentrée sur une très courte période, qui a aujourd'hui sa bible.
No Wave: Post-Punk. Underground. New York. 1976-1980 par Thurston More et Byron Coley Musicareaction : découverte ludique de la musique contemporaine
La musique contemporaine c'est une école sans en être une. Il s'agit plutôt d'une discipline élargie au sein de laquelle on trouve une foule de pratiques et de techniques différentes : le sérialisme, l'aléatoire, le minimalisme, la musique spectrale, la musique générative, l'électroacoustique, etc. Tous ces courants sont à l'œuvre dans de nombreux et différents domaines de la musique dite "actuelle", les musiques électroniques bien sûr, mais aussi le rock progressif et alternatif, le jazz, les musiques improvisées, la scène anti-folk et même certaines formes de disco ! Ceci étant, si l'on ne peut décemment pas coller n'importe quoi dans la case "musique contemporaine", on peut cependant l'envisager comme une musique vivante, curieuse, ouverte et avide de transversalité. C'est ainsi que Musicareaction, le blog du fameux Ensemble intercontemporain fondé en 1976 par Pierre Boulez, envisage la musique aujourd'hui. Avec des sujets comme "La musique contemporaine est elle encore contemporaine ? ou L'improvisation pense plus fort", des extraits vidéos, des interviews de personnalités de la musique ou d'autres domaines (Hubert Reeves sur la musique contemporaine), des chroniques et des annonces ainsi qu'une foule de news sur des artistes pluridisciplinaires aussi variés que Wolfgang Voigt, Steve Reich, Björk, Pascal Dusapin, Arthur Russel, ou Pierre Jodlowski, Musicareaction inscrit la musique contemporaine dans son époque de manière vivante et dynamique, invitant au débat et au partage. A découvrir !
His Name is Krautrock, Alain Finkielkrautrock
Sur Alain Finkielkrautrock c'est simple, on trouve de tout ! C'est la caverne d'Ali qui vous rendra baba (au grand dam du vrai Finkielkraut) en matière de sons inouïs, de mixes inédits, de podcast délirants (sont invités Quiet Village, Aeroplane, Pilooski bien sûr, et j'en oublie), de chroniques marrantes, de reportages gonzo (actuellement "Turzi en Corse pour l'enregistrement de son nouvel album") ou de flashback d'utilité public. Car côté musique, les membres d'Alain Finkielkrautrock ne s'embarrassent pas de barrières, dans ce domaine, le blog est même un cas d'école : BO de film porno italien des 70's, Giallo, bande son science-fictionnesques de série Z, italo disco, exotica psychédélique, psychédélisme exotique, tout y passe. Dernier délire en date, célébrer Mai 1968 en exhumant le document Groupement Culturel Renault, dont le 45 tours "Cadences" (voir notre illustration), à la fois expérimental, revendicatif et dansant, s'arrache aujourd'hui sur Ebay. D'utilité public on vous dit !
http://alainfinkielkrautrock.blogspot.com/ Egalement sur myspace : http://www.myspace.com/alainfinkelkrautrock Teo Macero et Miles Davis à nouveau réunis au studio "Heaven"
Teo Macero est décédé le 19 février dernier à l'âge de 82 ans. Pour beaucoup, Teo Macero restera le petit homme rondouillard derrière Mile Davis. Celui avec lequel l'autoritaire prince du jazz s'enfermait des heures durant dès que les musiciens avaient le dos tourné. Celui qui bricola comme un dieu sur Sketch of Spain, coupant, collant, raccordant à la sauvage, inventant l'échantillonnage et le cut-up sonore, à partir de bandes magnétiques (la technologie électronique high-tech d'alors !) pour un disque sur lequel l'usage de l'électronique justement, ne sera même pas créditée ! Et pourtant, ce disque doit tout aux outils techniques de son époque, aussi artisanaux soient-ils aujourd'hui, et il doit beaucoup plus encore à Macero, tout comme plus tard les fantastiques déconstructions influencées par Sly Stones et Jimi Hendrix de In A Silent Way, On the Corner et Bitches Brew.
Ce talent d'innovateur, le producteur, également saxophoniste et compositeur experimental, l'entretenait depuis les années. Déjà à l'époque de Porgy & Bess, en 1958, il copiait-collait des bandes, redonnant vie aux sons, transformant déjà la musique en flux d'information, s'investissant malgré lui précurseur des méthodes qu'utiliseront 40 ans plus tard, les musiciens et producteurs de house et de techno. Jusqu'à la fin, dans sa maison de Long Island, il fut le gardien du temple de la période électrique de Davis, couvant ses archives avec passion et donnant volontiers des interviews sur le sujet. Evidemment, Miles Davis est un grand du jazz, mais il serait injuste d'oublier les travaux de Macero avec Charles Mingus, Duke Ellington, Dave Brubeck, Thelonious Monk, Dave Brubeck, Leonard Bernstein, et j'en oublies, des années 50 jusqu'au début des années 70.
Grand ami des compositeurs d'avant-garde Edgard Varèse, Otto Luening et Vladimir Ussachevsky avec lesquels il fonde ce qui deviendra le Columbia-Princeton's Electronic Music Center, Teo Macero était de ces esprits curieux pour qui le jazz n'était qu'une ouverture parmi d'autre dans le vaste océan de sons offert par la musique. Pour preuve, au crépuscule de sa vie, ce fan de rock (il adulait Jimi Hendrix) collabora avec Prince Paul, Bill Laswell, DJ Spooky, DJ Logic et bien d'autres outsiders du dub et du hip hop. Autant dire que son lègue dépasse le cadre étroit des puristes jazz, et des autres. Respect. Marcus Schmickler : un artiste à BabyloneIl n'y a pas de justice en ce bas monde. S'il y en avait, des artistes comme Markus Schmickler seraient reconnus à leur juste valeur, et ce n'est pas le cas. On ne peut pourtant pas reprocher à l'Allemand d'être inactif, ou de se contenter d'un domaine de création restreint puisque cela fera dix ans cette année que ce musicien, producteur et manager se démène comme un beau diable pour faire exister une musique "autre". Avec son label A-Musik, il est le premier à signer Microstoria, Holosud, FX Randomiz, Schlammpeitziger, Data Politic et Felix Kubin. En temps que musicien il se fait connaître sous différents pseudos et différents projets incluant l'ethno électronique de Wabi Sabi, la techno primitive et tribale de Pol (sans "e") ou le néo-krautrock de Pluramon qui nous intéresse ici. Sous son nom propre, il signe également Amazing Daze que nous chroniquions l'an dernier, et aujourd'hui le centrifuge Alter of Science. Vous l'avez compris, Schmickler est un artiste curieux, ouvert, hors de toute chapelles et c'est ce qui fait tout son intérêt.
Pluramon - The Monstruous Surplus (Karaoke Kalk/La Baleine)
Richard Swift : musique pour androïdes et moutons électriques
"The best way to relax is to lie down on your bed and stretch out", l'album a beau commencer par cet avertissement énoncé d'une voix apaisante, on avouera qu'il est difficile de réellement se détendre sur ses saynètes electroacoustiques oscillant entre krautrock et proto-ambient expérimental, car R/Swift, comme l'exprime parfaitement l'aspect usé de son CD, c'est surtout la science de la vieille technologie. Le souvenir d'une utopie technologique qui nous a fait rêver dans les années 70 et qui nous semble insignifiante et désuète aujourd'hui. Entièrement composé à l'aide de synthétiseurs analogiques, Music for Films of R/Swift s'aborde comme un hommage au Moog et à son plus grand interprète, le génial compositeur du fameux "Switched on Bach", Walter Carlos, musicien né en 1941, qui deviendra Wendy Carlos après son opération en 1968. On pense aussi à Brian Eno et ses premières expériences ambient, quand ce n'est pas Kraftwerk pour le parfait "Inst" qui ouvre l'album. "Inst" qui est par ailleurs une nouvelle preuve des qualités de compositeur de Swift, tout en étant le seul morceau à gimmick de ce disque ovni. Le reste n'est que sourdes vibrations, brumes de mélodies, percussions abstraites et micro-saturations. En un sens, Richard (Swift) fait penser à un autre Richard, D. James celui là (aka Aphex Twin). Hésitant entre electronica downtempo désossée (l'excellent "Shooting a Rhino Between The Shoulders", "Ghost of Hip hop"), ambient désincarné ("Subplot"), musique contemporaine lo-tech et déconceptualisée ("Plan A & Plan B", "Theme 5") et kosmische musik du pauvre ("War / Unwar", "Theme 3"), Music for Films of R/Swift s'affirme au fil des écoutes comme le genre de disque improbable qui ne vous quittera plus. Etonnant.
Instruments Of Science & Technology, Music for Films of Richard Swift (Secretly Canadian/ Differ-Ant) Albums cultes des géants du bizarre #30 : Autechre - Chiastic Slide
On n'a pas fini de s'émerveiller devant le paradoxe que représente Chiastic Slide. Un disque sur lequel Brown et Booth semblent avancer en terrain accidenté, donnant l'impression de trébucher à chaque pas, labourant les mélodies naissantes tout en faisant naître d'autre images plus saisissantes encore. Des visions de territoires désolés sur lesquels règne en apparence le plus profond chaos. En apparence seulement car en vérité, le duo sait très bien où il va. Fini les clins d'œil à Detroit généralement utilisés par les inventeurs de ce que l'on appelait alors "l'intelligent techno", exit les gimmicks electro trop faciles, il ne reste ici que les visions post-apocalyptiques et futuristes de la musique industrielle du début des années 80, mais ce n'est pas tout. En créant cette musique à la fois puissante et fragile, basses lourdes et nappes éphémères sur cliquetis cristallins et craquements microscopiques, Autechre s'approche de la musique contemporaine, oblitérant les répétitions de rigueur dans la musique électronique de la seconde moitié des années 90, cassant la structure des morceaux en utilisant les breaks pour créer de nouveaux passages et lancer des passerelles inédites. Sur Chiastic Slide, Autechre est en chantier. Le duo agit un peu comme un rouleau compresseur doublé d'une foreuse, il aplanit et fore dans un même élan, tout en construisant des ponts. Pas de doute, on est à Sheffield, ville post-industrielle en ruine, et rarement environnement aura eu une telle influence sur la musique. Pourtant l'auditeur attentif et courageux finira par repèrer les mélodies minimalistes rapidement démontées de "Cipater" ou "Hub", les éclats brisés de boîte à musique sur "Nuane", les réminiscences hip hop, la passion originelle des deux Anglais, qui s'imposent malgré tout dans le martèlement de grosse caisse de "Recury". Et que dire de "Cichli", une presque pop song à la ritournelle electro pop tournoyante et optimiste qui semble vouloir éclairer le chemin de l'auditeur au milieu d'un album ? Ce n'est plus de la musique, c'est de l'architecture.
Avec Chiastic Slide, Autechre donnera ses lettres de noblesse à la musique électronique. Nul ne pourra plus accuser le genre de légèreté, et pourtant, grâce à ses structures minérales en expansion, sa finesse et sa complexité, la musique d'Autechre ne se contente pas d'abstraction, au contraire, rares sont les albums electro aussi organiques et vivaces.
Autechre - Chiastic Slide (Warp, 1997) Mahjongg : Le funk de l'homme blanc Où se cache la pulsion primitive aujourd'hui ? Est-il encore possible de créer une musique de manière simple et instinctive, à la fois authentique et sincère, puissante et prenante, au milieu de toute la technologie, du confort (et du conformisme) qui nous entourent ? Pour Mahjongg, la réponse est claire : Oui ! C'est même vital semble-t-il. Mystérieux collectif originaire de Columbia, récemment émigré à Chicago, les membres de Mahjongg assument leur obsession pour une certaine idée primitive de la musique, le rythme, la répétition, la transe, fusse-t-elle moderne. "Tropical industrial", telle est l'étiquette un rien provocate dont s'affublent ces quatre résidents de l'Illinois, cela n'empêche, Mahjongg cultive un respect évident pour l'afro-beat et plus généralement pour tout ce que l'Afrique des 70's a produit comme musique libre et funky depuis 30 ans. Signé pour un second album sur K Records, le fameux label de Calvin Johnson, Mahjongg nous offre ici un album qui réunit dans un même élan libérateur post-punk et funk blanc.Sur Kontpab, ce collectif de multi-instrumentistes nord-américains se la joue donc sauvages urbains, noyant basse, guitare, batterie et casio keybords maltraités sous un déluge de percussions et de polyrythmies indigènes. Le quatuor accouche ainsi de pièces répétitives et obsédantes qui incarnent le pendant rachitique, mais tout aussi convaincant, des tambours du Burundi ou des gamelan balinais, joués dans une cave de la banlieue de Chicago (voir le prenant "Pontiac" qui ouvre l'album). Avec un naturel de ceux qui savent où ils vont, Mahjongg mélange musique post-industrielle (le mélancolique "Problems"), new wave afro ("Mercury"), jeu de guitare highlife (style original, principalement rythmique, prenant sa source au Ghana), pop arty ("Teardrops") et punk ("Tell The Police The Truth", "Those Birds are Bats" visiblement composé sous l'emprise de quelque stupéfiante substance), le tout dans l'improvisation la plus sauvage. On pense parfois à Liars unplugged, à Battles sans les maths, à Excepter en version acoustique, ou à certain "Collectif d'Animaux" de Brooklyn qui préfèrerait le béton aux sous-bois, si vous voyez ce que je veux dire. Au sommet de leur art ("Kottbusser"), Mahjongg va jusqu'à évoquer Talking Heads dans ce qu'ils ont de meilleur, la complexité des mélodies et des instruments qui s'entrechoquent en rythme dans un funk blanc joué à l'os, aussi exubérant que mélancolique. Le sommet de l'album étant "Rice Rise", une cavalcade post-rock de plus de 8 minutes qui plonge aussi bien ses racines dans l'Afrique ancestrale et tribale, que dans tout ce que la musique occidentale a fait de bon ses trente dernières années. Après les éloquents albums de C.O.C.O. et Dub Narcotic Sound System, Kontpab est donc une excellente surprise. C'est aussi une nouvelle preuve de la vitalité de K Records, l'un des fleurons de la musique indé des 90's, qui poursuit ici brillamment sa route.
Mahjongg - Kontpab (K Records/Differ-Ant, janv 2008) A noter que tout l'album est en écoute sur la page dédiée au groupe sur le site de K Records, ainsi que quelques uns de leurs meilleurs morceaux, sur leur profil myspace. Albums cultes des géants du bizarre #29 : John Zorn - Naked City
Bien sûr une bonne partie de l'album tient plus du hardcore école Fugazi/Cop Shoot Cop (même si ces groupes n'existent pas encore à sa parution) que de ce qu'il reste du cadavre jazz réanimé de force sans respect aucun par ces suppôts de satan. Les âmes sensibles zapperont certainement l'album de "Reanimator" à "Speedball" le bien nommé, mais ce serait dommage de passer sur ces chef-d'œuvres bruitistes de quelques secondes, des titres comme l'incroyablement funky "Snagglepuss", "You Will Be Shot" rock'n'roll en diable, "Igneous Ejaculation" qui vous ramone les oreilles jusqu'au cervelet ou "A Shot in The Dark", d'Henry Mancini en version cartoon de Tex Avery. Tout ce bruit ne vient pas de nul part et Zorn contrairement à ce que laisse penser son disque a encore du respect pour le jazz, il le montre en reprenant l'incontournable "Lonely Woman" d'Ornette Coleman, son maître à penser. Finalement, ce qu'on retient de ce disque, après le plaisir, c'est son incroyable virtuosité, c'est l'aisance avec laquelle Zorn et sa bande passent de la noise music la plus impitoyable aux mélodies les plus divines comme sur ce "Saigon Pickup", beau à pleurer qui passe du piano solo à la country, au rock et au dub dans le même morceau, ou encore "Den of Sins" convoquant ambiant et free jazz hystérique, "Contempt" la reprise poignante de George Delerue, ou le metal bouillonnant mêlé de jazz saignant de "Graveyard Shift". Une succession de chaud et de froid, de douceur et de brutalité qui sied si bien à John Zorn, adepte des jeux sadomasochistes, en musique comme dans le privé. Et on finit par se demander si par delà l'impertinence, Naked City n'est pas aussi un hommage transversal d'un des plus grands saxophonistes de l'histoire du rock à la culture américaine. Ancêtre du fameux The Director's Cut de Fantômas (un autre grand disque de score cinématographique torturé) et album culte et bizarre indispensable, Naked City remet tout simplement le jazz à sa place dans la grande histoire des musiques populaires, l'imposant à nouveau comme une musique libre, urbaine et sauvage, profondément subversive et enfin, excitante !
*Eye, qui s'exprime aujourd'hui dans l'univers du neo disco en signant des édits stupéfiants sur le label Smalltown Supersound
John Zorn - Naked City (Nonsuch, 1989) Plus d'infos sur Weegee, le photographe du sordide des rues new yorkaises, ici. Philippe Robert sur les musiques expérimentales et transversales
"Une anthologie comme celle-ci c'est un peu comme une cour de récréation. On n'est pas là pour faire ami-ami avec tout le monde. C'est le moment de vérité, en tête à tête avec l'autre. Au pire, on pourra toujours se faire son album perso des douloureuses, des impossibles et des mochetés. Au mieux, on se sera fait des petites listes et des notes de disques à trouver, que personne n'a chez soi." écrit-il en quatrième de couverture. Et c'est cette simplicité, cette sincérité qui séduit dans la démarche de Philipe Robert, loin de toute prétention et de d'académisme (forcément !), l'auteur échafaude sa petite histoire, tout en en respectant la nécessaire chronologie. D'où, certainement, le choix de présenter ces artistes hors-normes (au sens propre comme au figuré) dans l'ordre chronologique sans parti pris de genres artificiels. De fait, ce livre très complet, reprend où le Experimental music, Cage et au-delà de Michael Nyman, s'étaient arrêtés, puisque Philipe Robert, en plus de recenser les grands "classiques" de l'expérimentale (Russolo, Schaeffer, Isou, Varèse, Scott, Stockhausen, Lucier, etc), fait appel à ses plus "actuels" défenseurs. Citons par exemple Merzbow, Keiji Hano, Phill Niblock, Charlemagne Palestine, Loren Mazzacane Connors, DJ Spooky, Mimeo, Jim O'Rourke, Dean Roberts, Dominique Petitgand, Nurse With Wound, sans oublier l'aspect historique : du psychédélisme pré-ambiant (La Monte Young) à la no wave (DNA), en passant par le krautrock (Damo Suzuki), le post-punk (Throbbing Gristle, Public Image Ltd), les platinistes (Otomo Yoshihide, Martin Trétreault), l'improvisation (Derek Bailey, Joëlle Léandre) et les inclassables (Alan Licht, AMM, Musica Elettronica Viva, Taku Sugimoto). Une bible donc, une somme, allègrement écrite, dans un style fluide et plein de vie par un auteur tout à sa passion, la musique et rien que la musique. On a envie de dire, "exemplaire" ! C'est les fêtes il n'y a pas longtemps, offrez-le !
Philipe Robert - Musiques expérimentales, une anthologie transversale d'enregistrements emblématiques, éditions Le Mot et le Reste, avec le concours du GRIM. Albums cultes des géants du bizarre #27 : Cabaret Voltaire – Voices of America The "Cab", un terme dont les plus jeunes d'entre vous ignorent le sens. Et pourtant, que serait la musique électronique aujourd'hui sans Cabaret Voltaire ? "Nag Nag Nag", "The Set Up", "Yashar", "Here To Go", autant de morceaux cultes et d'hymnes entêtants qui préfigurent la musique industrielle des 80's, puis la techno. Mute, le célèbre label à la Grey Area, ne s'y est pas trompé et réédite régulièrement albums et compilations rétrospectives de ce trio légendaire. Toujours actifs, ces pionniers de la musique électronique - et même, de l'électroacoustique - continuent à produire séparément des œuvres passionnantes et originales. Le prolifique Richard H. Kirk propose une musique électronique matinée de dub, d'industrial, de world et de punk sur son propre label ou chez ses très pointus confrères, Warp, Cocosolidciti, Soul Jazz, et bien d'autres. Le discret Chris Watson, s'engagera un temps dans The Hafler Trio et propose aujourd'hui des documents sonores ethnographiques sous forme de field recordings (enregistrements live, pris sur le vif) et de l'ambient. De son côté, Stephen Mallinder, l'ex-préposé aux vocaux scandés, puis au chant dans la période "mainstream" du groupe, émigre en Nouvelle Zélande après le split dans les 80's et formera, entre autre, un groupe avec Dave Ball (de Soft Cell). Chaotique et créative, c'est ainsi que se présente cette "généalogie du désordre", à laquelle ont largement participé Stephen Mallinder, Richard H. Kirk et Chris Watson sous le nom emblématique de Cabaret Voltaire.
Difficile de faire un choix dans l'œuvre plus que complète des trois de Sheffield, mais c'est sur Voices of America que je jette mon dévolu sans hésiter. Pourquoi ? Simplement parce qu'il s'agit de leur premier véritable album et que c'est principalement sur ce disque complexe que Cabaret Voltaire croise le fer avec la musique industrielle tout en incluant des réminiscences rock. Définissant ainsi ce que devrait être le post-punk et plus tard, la new wave. Soit une musique expérimentale, profondément imbibée de conscience politique et sociale. Les échos de la fin de l'ère industrielle sont particulièrement retentissants, en effet, dans le nord de l'Angleterre. Sheffield vit au rythme des licenciements, de l'inflation et du chômage. Dans ce contexte social chaotique Cabaret Voltaire propose une réflexion sur ce que doit être l'art en général, et la musique en particulier, à l'orée des 80's. Dès le début Cabaret Voltaire se situe dans la mouvance expérimentale, usant des technologies de leur époque, trafiquant les bandes audios, pratiquant le collage et le détournement d'actualités enregistrées en ondes courtes sur leur radio. L'usage de documents sonores les place dans l'héritage direct de personnalité comme l'écrivain outsider William S. Burroughs, manipulateur de mots et de sons, co-inventeur du concept de cut-up et d'Electronic Guerrilla.
Toutes ces idées et ces techniques sont présentes sur Voices of America "The Voice of America / Damage is Done" et "Obsession" sont des dubs industriels lents, portés par une basse élastique glissant sur les éclats de verre pilée de la guitare de Kirk, jouée d'une manière à la fois délicate et bruitiste. "Décharnée" serait le mot juste. "Stay Out of It" et "Messages Received", sonnent comme des reprises garage rock anémiées et annoncent des morceaux comme le mythique "Nag Nag Nag". "This Is Entertainment" se présente comme un funk bancal, basse en avant et cris de clarinette presque free jazz, accompagnés des vocaux scandé d'un horrible accent du Yorkshire par Mallinder qui répète : "This Is Entertainment, This Is Fun" d'une voix tendue qui en dément complètement l'optimisme idiot, tandis que "Premonition" s'abandonne dans la mélancolie non sans une certaine inquiétude. "If The Shadows Could March?" et "Partially Submerged" l'aspect le plus expérimental de Cabaret Voltaire, sonnant comme une electronica electrocutée, saturée de percussions rouillées et de grésillements de machines en déroute. Culte mais franchement bizarre...
Cabaret Voltaire - Voices of America (Rough Trade, 1980) Stockhausen est mort, la musique contemporaine perd le KontaktCoïncidence macabre, mercredi 5 décembre dernier alors que je rédigeais un post fustigeant les tenants prétentieux de l'avant-garde à "œillères", Karlheinz Stockhausen, véritable outsider de la musique contemporaine, s'éteignait dans sa maison de campagne de Kürten. De quoi se sentir coupable... Plus sérieusement, au vu de l'importance de l'œuvre de ce compositeur incontournable sa disparition ne pouvait pas passer inaperçu sur Flu' et c'est avec modestie et respect que nous lui rendons hommage.
Stockhausen étudia avec les plus grands, Frank Martin et les français Olivier Messiaen et Darius Milhaud. En 1953, il participe à la fondation du Studio de musique électronique expérimentale de la Westdeutscher Rundfunk. Profondément influencé par l'œuvre d'Anton Webern, Stockhausen est de toutes les avant-gardes. Il évolue rapidement du style pointilliste au sérialisme extrême ("Kontra-Punkte", "Klavierstücke I-IV"). Entre 1955 et 1956 il réalise les premiers chef-d'œuvres de la musique électronique. C'est "Gesang der Jünglinge" ou "Kontakte", premier morceau sur 4 pistes jamais enregistré. Des pièces qui illustrent les fulgurances d'un esprit curieux si ce n'est aventurier. L'anecdote veut que pour cette pièce, c'est Stockhausen lui même qui bricola un système de speaker rotatif passant régulièrement devant les 4 micros disposés en cercle. C'est je crois, à la lumière de ce genre d'inventions, de celles qui dénotent d'une passion qui va plus loin que la recherche de la simple perfection technique, que l'on reconnaît le génie visionnaire. Une assertion qui vaut aussi bien pour la musique contemporaine ou électronique que pour le rock et la pop. Des musiques "populaires" que le compositeur allemand ne renie d'ailleurs pas, lui qui s'avouait fasciné par le Jefferson Airplane, et à qui les Beatles rendront hommage sur Sgt Peppers en glissant son visage parmi les nombreuses personnalités qui figurent sur la célèbre pochette. Franck Zappa se réclamera lui aussi de l'oeuvre électronique de Stockhausen. Et tandis que celui-ci explore les possibilités de l'indétermination et de l'usage du hasard et de l'improvisation (un voyage qui l'emmènera jusqu'aux confins d'une musique dite "intuitive") Stockhausen s'implique parallèlement toujours plus dans la diffusion de ses idées auprès des plus jeunes. On retrouve d'ailleurs Irmin Schmidt et Holger Czukay, parmi ses anciens élèves. Ceux là même qui formeront plus tard, un des groupes emblématique du krautrock allemand : Can. Par ailleurs, à partir des années 1960, les œuvres de Stockhausen prennent de l'ampleur sur la durée et se font volontiers méditative, dans le sillage des compositeurs minimalistes Terry Riley, Steve Reich ou La Monte Young. C'est l'époque de "Stimmung" (1968) et plus tard, "Mantra" (1970), une œuvre de 70 minutes, construite sur différentes sonorisations d'un même accord.
Quoiqu'il en soit, le grand homme nous a donc quitté, laissant derrière lui tout un pan de la création contemporaine encore à explorer et une œuvre profondément originale et novatrice, qui a marqué la création musicale pour toujours. Aujourd'hui, celui qui déclarait "Et maintenant, chaque compositeur est fier de demander au public de vivre des moments de silence, jusqu'a deux ou trois minutes, dans un morceau de musique" (voir notre fiche) va être satisfait, durant les semaines à venir les minutes de silence vont être innombrables. La Chute de Venetian SnaresLe Docteur C, auteur de renom, nous a fait la grâce d'une analyse du dernier Venetian Snares, champions de la drum'n'bass extrême et de la lutte contre Rondo Veneziano. Vous aussi, comme lui, vous pouvez nous proposer un billet. --------------------------------
Plus tard "Integraation" commence comme un quatuor à cordes désespérant dans lequel l'Amen Break particulièrement bien séquencé s'introduit avec le plus de légèreté possible, se fait même pizzicato avec quelques violons avant une magnifique envolée quasi-symphonique. A la moitié du titre, l'Amen Break se fait plus agressif et une basse saturée enragée va boucler et sursaturer l'espace sonore jusqu'à la destruction totale. Une merveilleuse métaphore de la rage de l'impuissance. Second meilleur titre de l'album, "My Half" mêle ambition symphonique, instruments rocks - guitare wah wah - et rythmiques endiablées. Le morceau frôle la destructuration, mais retombe toujours sur ses pieds mélodiques particulièrement solides. Le disque est parcouru par une série de quatuor à cordes "Hollò Utca" (2, 3, 4 et 5) tristes comme un Chostakovitch et s'achève presque avec le terrible "If I Could Say I Love You", au choeur d'enfants poignant et au violon synthétique au bord du dégoulinant. C'est le plus triste et le plus beau morceau jamais produit entièrement par ordinateur. L'album s'échoue comme il devait s'échouer sur une mélodie disharmonique au piano solo accompagné d'un vague instrument à vent. My Downfall est à mon sens parmi les albums les plus brillants de Venetian Snares. En tout cas c'est de loin le plus atypique, car le travail de composition et de programmation qu'il représente est terrifiant, fou, impossible. C'est sans doute ce qui fait qu'Aaron Funk surpasse tous ses prédécesseurs en musique électronique contemporaine. Sa musique dépasse l'entendement. On peut apprécier ou pas le talent d'un créateur, on ne peut que constater un génie. John Zorn fait son Malin![]() A 54 ans, John Zorn règne sur le jazz avant-gardiste et multiplie depuis quelques années les enregistrements, solo ou en groupes, les productions, les compositions, les projets sur un rythme qui ne permet plus au suiveur amateur de l'accompagner. Rien qu'en 2007 et avec ce From Silence to Sorcery, le pape du déconstructivisme a dû livrer 4 ou 5 disques qui auraient tous mérité un petit mot et qui, l'un chassant l'autre, ont rendu tout commentaire superflu. Bizarremment et alors qu'il aurait sans doute mieux valu parler du beau Astronome (2006) ou des Six Litanies for Heliogabalus (2007), c'est avec From Silence to Sorcery qu'on se remet à parler de Zorn.
Pour ceux qui n'auraient pas suivi les épisodes précédents, Zorn est un multi-instrumentiste (saxophoniste de prédilection) qui s'est attaqué dans sa longue carrière à à peu près tous les genres musicaux. Les seuls points de convergence dans son oeuvre sont à chercher autour de la notion de déconstruction qui lui permet de varier les travaux (jazz, punk, rock, compo de films) et les formes (voix qui tuent, orchestres qui pleurent, guitares saturées, objets en tous genres), sa fascination pour l'occulte (option kabbale) mais aussi une forte imprégnation juive (Zorn est le fondateur du label Tzadik records et son seul vrai directeur artistique). Au milieu de tout cela, trônent des projets comme Masada, cycle d'interprétation de la culture juive qui reste indépassable sur le plan musical, ou la série horrifique (pour les oreilles) des Painkiller, où l'avant-garde touche au supplice génial. From Silence to Sorcery consiste en une introduction en demie-teinte à l'univers incroyablement riche et varié mais peut consituer une porte d'entrée comme une autre vers une découverte plus approfondie de Zorn. Le disque qu'on peut découper en 3 sous-ensembles est entièrement dédié à l'occulte et plus spécialement à la kabbale qui semble obséder les productions solo de Zorn depuis 3 ans, et après l'album Magick notamment. Le premier ensemble appelé "Goetia" (numéroté de I à VIII) est une sorte de caisse de résonnance interprétée au violon solo pour des ensorcellements, des sorts et des formules magiques qui ne viendront pas. On entend sur ces séquences de quelques secondes à quelques minutes, la mise en place d'une ambiance lugubre, entre le vieux film d'horreur et les couloirs sordides traversés par des créatures mi-comiques, mi-effrayantes. Le rythme s'accélère de temps à autre ("Goetia III"), se fait plus solennel parfois ("Goetia IV") comme si une messe noire allait bientôt être célébrée. Rappelons, pour mémoire, que le violon est l'instrument du Diable par excellence et celui dont le cri de cordes est le plus susceptible de faire rappliquer le Malin. Les pièces restent assez en deça de ce qu'a l'habitude de servir Zorn mais ont le mérite d'amener rapidement aux deux plats de résistance que constituent les séquences suivantes. "Gris-Gris", inspirée (d'après ce qu'on peut en comprendre) par le vaudou africain ou d'Haïti, le chamanisme coréen et une scène du Port de l'Angoisse d'Howard Hawks, est une superbe composition interprétée uniquement par des percussions, soit une légion d'une douzaine de tambours. De longs passages quasi-silencieux viennent perturber l'organisation du morceau et créer une atmosphère à la fois envoûtante, confortable et inquiétante. Là encore, "Gris-Gris" est à inscrire dans la veine morne et expérimentale de Zorn et ne donne pas une juste image de son extrême dynamisme habituel. Le dernier ensemble, "Shibbolethis" est plus classique (clavecin, cordes et percussions) et rend hommage, sur fond de Shoah (récurrente chez Zorn) à la poésie de Paul Celan. Il faut évidemment pas mal d'imagination pour filer les liens entre Celan et ce qu'on écoute, mais l'influence biblico-poétique est opérante et suffit à nous projeter dans un Ailleurs qui est visé par ce nouvel opus.
C'est bien le talent de Zorn, quels que soient les moyens qu'il emploie pour y parvenir, de nous projeter chaque fois dans un univers sonore nouveau et presque tout le temps déconcertant. Si From Silence to Sorcery n'est (et de loin) pas son travail le plus intéressant, il constitue un jalon supplémentaire dans une oeuvre cohérente, qui vise à établir des liens logiques entre ce qui s'écrit (textes, musiques) et ce qui s'entend. Zorn, en bon kabbaliste, donne à entendre une totalité qui s'adresse à tous les sens et qui, de fait, ne peut pas s'apprécier comme de la seule musique.
Albums cultes des géants du bizarre #23 : Gastr Del Sol - Crookt, Crackt, or Fly
C'est donc en 1994 que paraît Crookt, Crackt, or Fly, un incroyable album de folk urbain qui doit autant à l'art unique de John Fahey, qu'aux ambiances spectrales de Pere Ubu, voire aux dérives enfumées de l'ambiant électronique et du free rock psychédélique des années 60. Sur Crookt, Crackt, or Fly, David Grubbs et Jim O'Rourke sont seuls, à peine accompagnés d'un clarinettiste (Gene Coleman tout de même) et de deux discrets percussionnistes (Steve Butters et McEntire himself), pour la forme. Aujourd'hui on peine à s'en souvenir, mais la découverte d'une telle musique en pleine vague grunge fut pour beaucoup une révélation. Oui ! Alors que des musiciens s'époumonaient en jeans déchirés et en chemises de bûcherons au milieu d'un déluge de fuzz et de saturations, il était encore possible de produire une musique d'avant-garde, pourtant intimiste et accessible, qui touchait l'âme et le cœur. Au sein de cet univers dépouillé, résonne le fingerpicking (ou technique des cordes pincées) inimitable du guitariste David Grubbs, tandis que les interventions mutiques de Jim O'Rourke, articulées d'une voix blanche et monotone évoquent une ballade à travers les friches industrielles d'un pays en ruine. Une atmosphère auquel fait écho la back cover de l'album, exposant docks abandonnés, cargos rouillés et cheminées d'usines. Le silence omniprésent sur le disque, laisse de la place aux réverbérations du son, un peu comme si l'album lui-même avait été enregistré dans un entrepôt à l'abandon. Chaque note semblent pesée et s'épanche comme au compte goutte, tandis que l'auditeur capte en fond sonore le souffle distant des machines encore actives. Pourtant, Crookt, Crackt, or Fly, n'est pas dénué de moments lumineux, comme sur l'introductif "Wedding In The Park", avec ces chants de grillons, sur lequel la voix habituellement terne d'O'Rourke évoque ce qui semble être des souvenirs joyeux, des heures heureuses. Mais le présent reprend rapidement ses droits et le duo nous abandonne au milieu de la fumée ("Work From Smoke"), nous laisse un peu perdu au milieu de la violence de certains échanges ("The Wrong Sounding" et son final oscillant entre krautrock et hardcore à la Fugazi) dialoguant toujours en contrepoint ("Every Five Miles") sans jamais oublier de tisser d'effarantes et bizarres mélodies ("The C in Cake"). C'est totalement séduit que nous revenons du voyage. Les paysages aussi déroutants soient-ils nous donnent immanquablement envie de revenir et d'en savoir plus. Qu'il s'agisse du grandiose Mirror Repair, le mini-album qui paraîtra un an plus tard ou d'Upgrade & Afterlife (1996) et de Camoufleur (1998), c'est dit, nous ne nous quitterons plus !
Gastr Del Sol - Crookt, Crackt, Or Fly (Drag City, 1994) Fennesz : Hotel Amnesia
Hotel Parale.l donne immanquablement envie de se laisser bercer par le doux murmure mécanique des robots laborieux et aimants qui nous entourent. Un sommeil que l'on voudrait paisible, seulement troublé par quelques sourds mugissements cycliques, des vibrations, le souffle des ventilateurs, le chuintement des processeurs, le claquement des fusibles et contacteurs. Tel un impossible voyage en profondeur au cœur des ténèbres électroniques et machiniques, Hotel Parale.l est un chef d'œuvre absolu marquant encore un point en faveur de la musique contemporaine germanique de la fin du XXième siècle (l'album date de 1997 !). Edité à l'origine par l'excellent label autrichien Mego, la réédition remastérisée propose une suite de quatorze morceaux, plus deux, savamment démembrés, construits et auscultés avec ferveur et finesse. La quintessence de la guitare passée à la moulinette du laptop. Peu d'albums électroniques peuvent à ce point émouvoir l'auditeur dix ans après. Un étonnant constat toujours vivace dix ans après, surtout quand on est attentif à l'aridité du ton. Paradoxe donc, que cette musique crissante comme des ongles sur du silicium et pourtant émouvante comme un cyborg en mal d'amour. L'explication vient certainement de la façon dont Christian Fennesz aime ses machines et donne envie de leur faire confiance. L'effet est encore augmenté par une magnifique vidéo de Tina Frank. Troublante électronique... "Do Androids Dream of Electric Sheep ?"
Christian Fennesz - Hotel Parallel Edition Mego/La Baleine) Albums cultes des géants du bizarre #22 : Fantômas – Delirium Cordia
Disque monstre, Delirium Cordia est aussi un "disque monde" où se croisent sur un unique morceau de plus de 71 minutes, musique classique, ambiances de B.O. italiennes tarées pour films d'horreur de série B (ou Z), exercices électroacoustiques, bruitisme, exotica bâtarde, electronica, ambient sinistre, rituel satanique, musique industrielle, métal hors normes (deux riffs en tout et pour tout sur cet album) et chant grégorien. A ce propos il est intéressant de noter que bien qu'accompagné du guitariste et leader des Melvins, Buzz Osborne; du batteur de Slayer, Dave Lombardo et du bassiste de Fantômas - Delirium Cordia (Ipecac, 2004)
![]() A lire aussi sur notre site, l'excellent papier de Pacôme Thiellement sur la galaxie Mike Patton (portraits des 4 artistes du crime) |
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