
Et en bonus, le "No Good To Trying" de Barrett revu et corrigé en live à Barcelone :
La rubrique "culte" (et bizarre) n'est plus, mais la tradition des albums et des artistes voués à la création de disques ovnis perdure. Retour sur ce phénomène en 10 albums étranges mais souvent très recommandable, de cette année 2008 décidement riche en expériences :
10.NLF3 - Ride On A Brand New Time (Prohibited Records/Differ-ant)
L'étrangeté française de 2008. Juste après un EP remarqué dans nos pages sur lequel plane l'influence de Fela, du post-rock et de l'electronica (Echotropic), le trio NLF3 revient juste avant la fin de l'année et enfonce le clou avec un album, Ride On A Brand New Time. Toujours aussi bizarre et future culte !
9.Dominique - More Love Now (Dial/Nocturne)
L'album oublié de l'année, et pour cause : Collectif de musiciens né en Allemagne à Kreuzberg, Dominique et sa musique acoustique sur laquelle flotte une atmosphère étrangement fin de siècle, sort début 2008 sur Dial, fameux label electro !! Les amateurs de rythmes ne sauront que faire de ces références folk rock arides et grises mêlées d'aura urbaine à la Velvet Underground. Culte et bizarre, peut-être pas, mais en tout cas totalement hors du temps.
8.D.Lissvik - 7 TRX + Interdimension (Information/La Baleine)
Transe urbaine électronique, trip balearic vaudou, exotisme inquiétant et cérémonie occulte sur fond de folk californien, avec 7 TRX + Interdimension, D.Lissvik, moitié des suédois de Studio, signe une œuvre entre deux mondes qui déstabilisera même les fans hardcore du duo.
7.Flaming Lips - Christmas on Mars (WEA)
Noël sur Mars ? Rien de bien extraordinaire pour la fameuse bande d'allumés de Wayne Coyne. Reste un film (paru en DVD fin novembre) et un album conduit par le délirant Dave Friedmann qui s'annoncent tous deux comme des futures monuments de culte et bizarre. On envierait presque les archéologues qui découvriront ça dans 300 ans !
6.Grouper - Dragging A Dead Deer Up A Hill (Type/La Baleine)
Passé totalement inaperçu, cet album sublime de Grouper (le troisième de Liz Harris originaire de Portland) fut pourtant l'un des sommet folk expérimental et lysergique de l'année 2008. Souhaitons que par les voies de cette rubrique, justice lui soit enfin rendue.
5.Yeasayer - All Our Cymbals (We Are Free/Differ-ant)
Nouvel avatar néo-tribal tout droit débarqué de la grosse pomme, Yeasayer reprend le flambeau de leur collègue Gang Gang Dance avant que ceux-ci ne signe chez Warp. Quand Peter Gabriel et les Talking Heads jamment avec Panda Bear et sa clique, cela donne All Our Cymbals.
4. The Fall - Imperial Wax Solvent (Castle Music/Import)
Dernière bizarrerie en date pour les champions toutes catégorie confondues du culte et bizarre. Sur cet Imperial Wax Solvent monumental, Mark E Smith et sa bande font de la techno crunchy, du rock'n'roll bancal et de la pop tordue, tout en hululant à la lune qu'il est bon d'avoir cinquante ans ! Imbattable même si tout le monde s'en fout !
3.Neon Neon - Stainless Style (Lex/La Baleine)
En Angleterre et en Allemagne, Gruff Rhys et Boom Bip ont fait un tabac avec leur mélange de crunk, d'electro et de pop millésimé 80. En France, rien pour cet étrange album hommage à Zachary DeLorean, constructeur malheureux et play boy floué de la voiture du même nom. Alors Stainless Style, ovni de l'année ?
2.The Chap - Mega Breakfast (Lo recordings/La Baleine)
Injustement oublié de tous les top 10, le complexe Mega Breakfast regorge pourtant de chansons incroyable, d'audace, de trouvailles et de bonnes idées, malheureusement il semblerait qu'il faille attendre 10 ans pour que le public s'en aperçoive. Déjà culte et bizarre !
1.Majhongg - Kontpab (K Records/Differ-Ant)
A cheval entre expérimentations électroacoustiques low fi, musique africaine à l'os et avant-rock à la Pere Ubu, les américains de Majhongg réinventent le funk de l'homme blanc tout en proposant un des sommet culte et bizarre de l'année 2008.
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Ces albums et ces groupes n'intéressent personne, ou juste une poignées d'aficionados. Personne n'en parlera ou presque, pourtant ils sont souvent bien plus riches que ceux dont on parle à longueur de colonnes dans les revues musicales et sur les sites internet culturels. Ce top 10, majoritairement électro puisque c'est globalement la musique que je gère sur Fluctuat, leur est dédié :
01. Hatchback - Color of The Sun (Lo Recordings/La Baleine)
Moitié du duo Windsurf, Samuel Milton Grawe, offre avec son projet Hatchback, une version synthétique du rêve californien des Beach Boys.
02. Optimo - Sleepwalk (Domino/Pias)
Le duo culte de l'undergound punk funk écossais compile pour nous le meilleur de l'electro et de la new wave 80, sur un mix sous xanax à écouter sous la couette.
03. Dominique Leone - Dominique Leone (Stromland/Import)
Prodige de la pop electronique (pas de l'electro pop !) foutraque et surréaliste, Dominique Leone est le grand oublié de l'année 2008. Il aurait pourtant pu nous aider à avaler le retour très mou de Brian Wilson...
04. Padded Cell - Night Must Fall (DC Recordings/La Baleine)
Autre duo emblématique du punk funk anglo-saxon, Padded Cell signe en 2008 un parfait album de creepy disco.
05. Excepter - Debt Dept (Paw Tracks/La Baleine)
Les trublions de la scène néo-tribale new-yorkaise passe encore une fois inaperçu malgré "Burger", un parfait single tordu de dub electro psychédélique et rampant.
06. Skatebaard - Cosmos (Digitalo/Modulor)
Le Norvégien exploite la fibre cosmic disco avec humour et distance, entre hymnes disco pop pour fluokids et envolées à la Vangelis, Cosmos valait pourtant son pesant de paillettes.
07. Rod Modell - Incense & Black Light (Plop/Differ-ant)
Digne héritier de la vague tech'n'dub des années 90, Rod Modell propose avec Incense & Black Light ce qui restera un des albums techno les plus envoûtants de l'année 2008.
08. Fuck Buttons - Street Horrrsing (ATP/La Baleine)
Paysages électros psychédéliques aux couleurs saturées, entre Boards Of Canada, Pink Floyd et Autechre, les Anglais de Fuck Buttons sortiront le dancefloor de sa torpeur, malheureusement, il y retombera dès qu'ils auront le dos tourné.
09. Syclops - I've Got My Eyes On You (DFA/Differ-ant)
Nouvelle incarnation d'un des producteurs les plus barrés de sa génération, avec Syclops, le grand Maurice Fulton endosse le costume de gourou de l'electro funk punk, tout le monde s'en fout, même si cela lui sied à merveille.
10.Quantec - Unusual Signals (Echocord/Nocturne)
Ultime (?) retour au signal étouffé des années 90, sa techno chuintante et vombrissante à la Chain Reaction, Basic Channel, Quantec rejoint les légendes du genre, Maurizio, Monolake, et des petits nouveaux : Mikkel Metal ou Rod Modell.
Bien évidemment, le choix de cet album culte et éminemment bizarre prête à discussion, j'en conviens. Encore une fois, choisir un album parmi les sommets d'étrangeté proposés depuis plus de 30 ans par Throbbing Gristle (qui jouait encore, en juin dernier à Paris pour Villette Sonique) est une gageur. Pourtant, j'ai choisi de jeter mon dévolu sur 20 Jazz Funk Greats, parce que c'est mon préféré d'une part, le meilleur à mon sens également et celui qui permet d'ouvrir les portes de la perception de l'auditeur moyen à l'univers torturé de ce groupe/collectif britannique mythique.
Fondé en 1975 sur les cendres encore chaudes de la machine à performance COUM Transmissions, Throbbing Gristle est composé de Genesis P-Orridge, Cosey Fanni Tutti, Peter "Sleazy" Christopherson et Chris Carter. Jusque là, rien que wikipedia ne puisse vous apprendre. Reste que ces individualités sont importantes, pour ne pas dire incontournables, au sein de la musique de la seconde moitié des années 70 et de toutes les années 80, voiree 90. Qu'il s'agisse de P-Orridge avec son projet Psychic TV et son implication au sein de la scène acid house anglaise puis américaine, ou de Peter Christopherson et Coil, ou encore des expériences proto-techno et electro de Chris Carter et Cosey sous le nom de Chris & Cosey, tous les membres de Throbbing Gristle et leurs activités annexent eurent un impact considérable sur la création musicale de ces 30 dernières années (et je ne parle même pas de l'art contemporain, ou plus concrètement encore de la fondation de leur label Industrial Records qui accueillis des outsiders terroristes comme Cabaret Voltaire, Monte Cazazza ou William S. Burroughs et dont la devise "industrial music for industrial people" devait influencer et essaimer une bonne partie des musiques électroniquesf d'alors et à venir !)
Autant dire que nous n'avons pas affaire à de l'anecdotique ici. Et pourtant, 20 Jazz Funk Greats se prête bel et bien à l'anecdote. La légende veut en effet que ce soit pour faire plaisir à sa maman que le leader du groupe, Genesis P-Orridge, ait composé ces 11 vignettes électroniques tantôt rêveuses, tantôt malsaines, tantôt ondulantes comme de minuscules asticots qui danseraient sous votre peau. C'est vrai qu'à l'écoute de cet album, on s'étonne d'y entendre les mêmes personnnes qui balançaient les traumatiques Music From The Death Factory By Throbbing Gristle en 1976 (sur cassette uniquement) ou les reports de D.O.A. (non, ce n'est pas Dead Or Alive), soit The Second Annual Report Of Throbbing Gristle et D.o.A. The Third And Final Report entre 1977 et 1978. Qu'il s'agisse des cotonneux "Beachy Head" et "Exotica" (Boards of Canada aurait pu les composer), du fameux "Hot On The Heels Of Love" ou de l'hypnotique et pervers "Persuasion", rien ici ou presque ne vient rappeler les abominations bruitistes, les saturations et les performances post-fluxus et proto-actionnistes des origines, si ce n'est, les textes de P-Orridge. Cela ne veut pas dire pour autant que 20 Jazz Funk Greats est un album inoffensif. Au contraire. Et ceux qui pensent encore que 20 Jazz Funk Greats est l'album favori de ceux qui n'écoutent pas Throbbing Gristle, ont à la fois tort et raison. Raison car, oui en effet, cet opus est plus facile d'accès que les précédents (et les suivants), tort car s'il existe un disque auquel convient le terme de "venimeux", c'est bien celui-là.
Ecoutez bien les mélodies minimalistes, tristes et glaçantes de "Convincing People", "Walkabout", ces boucles étranges, ce beat squelettique. Ecoutez les paroles de "Convincing People" ou de "Persuasion", gigotez sur la danse macabre de l'éponyme morceau d'ouverture ou sur "Still Walking", vibrer sur "Tanith" ou le post-punk de "Six Six Sixties". Tout ici, par son apathie, frise l'angoisse, frôle l'hystérie avant l'explosion de rage démente. 20 Jazz Funk Greats est la petite musique qui tourne dans la tête du serial killer juste avant qu'il n'abatte sa hache sur la tête d'un innocent. C'est la mélodie morbide de l'enfant qui berce dans ses bras sa mère morte depuis une semaine. Froid, vicieux, annihilant toute résistance, 20 Jazz Funk Greats réussira sa mission. Aujourd'hui, pas un mix sans "Hot On The Heels Of Love", pas une rétrospective des années 80 sans "Convincing People", un blog renommé consacré au post-punk s'appel même 20 Jazz Funk Greats. Et le groupe continu sa croisade... ça fait peur non ?
Throbbing Gristle - 20 Jazz Funk Greats (Industrial Records, 1979)
Ce disque fut pour moi une révélation (et pour qui ne le fut-il pas d'ailleurs ?) Il fut aussi pour beaucoup dans ce que je suis aujourd'hui : un auditeur éclectique. A la manière du ciel qui se déchire sur les premières mesures introduisant "Oh Yeah", Tago Mago est un satori, le disque de l'éveil. Il y en eu d'autre avant et il y en aura certainement d'autres après, mais celui-ci, par son mélange de rock, de psychédélisme, de transe, de musique électroacoustique et concrète, correspond à une étape, un moment clé de l'histoire de la musique et de ma vie d'auditeur. C'est celui de l'ouverture tous azimuts, non plus à la musique, mais "aux musiques", et ce, sur un seul et même album.
Can s'appelant initialement Inner Space puis The Can, patronyme sous lequel ils produirent les morceaux réédités en 1981 sur le titre Delay 1968 sous le nom simplifié de Can) Tago Mago est le second album du groupe après Monster Movie (Soundtracks paru un an avant, étant une compilation de scores et d'inédits). Double album mutant pour musiques hybrides, Tago Mago mêle habilement avec vingt ans d'avance, break insensés, ambiant, rythmes pré-techno et même chant proto-hip hop. A la manière d'un Miles Davis électrique sur les sessions de Bitches Brew (influence revendiquée par les Allemands), Holger Czukay (basse) Irmin Schmidt (synthétiseur), Michael Karoli (guitare et chant) et Jaki Liebezeit (batterie), le line-up originel, auquel il faut ajouter David Johnson à la flûte, l'Afro-Américain Malcom Mooney au chant, auquel succède le Japonais Damo Suzuki, poursuivent leur exploration d'une musique nouvelle, sortant du format rock-pop anglo-saxon. Un enthousiasme et une volonté qui seront l'occasion d'initier des méthodes d'enregistrement et de production révolutionnaires. Sur Tago Mago le groupe utilise le bruit (le souffle des bandes comme son environnemental), le cut-up, le collage ou le mixage de prises live et de sons électroniques. Extrêmement impressionnés par le surréalisme sauvage du "l Am The Walrus" des Beatles, ces quatre élèves de Karlheinz Stockhausen y explorent toutes les facettes de l'avant garde et de la pop.
Tago Mago s'ouvre sur le narcotique "Paperhouse", une balade chamanique et spatiale de presque 8 minutes qui quitte rapidement le sentier hippie pour emprunter des chemins moins prévisibles, ceux d'une transe analogique qui deviendra la marque de fabrique du groupe. Une chevauchée krautrock tourbillonnante menée tambour battant par la batterie polyrythmique d'un Liebezeit au sommet de son art et la guitare d'un Karoli en transe tandis que le chant de Suzuki prend des intonations magiques et chuchotées. Une recette que reprennent les scotchants "Oh Yeah" et "Halleluhwah", après l'étrange et arythmique "Mushroom" qui inspirera la scène punk comme, plus tard, la new wave. "Oh Yeah", morceau phare de Tago Mago, hypnotique et répétitif, est introduit par l'orage. Une électricité rendue folle et libre par l'anti-conformisme de ce groupe hors normes qui semble à ce moment clé de l'histoire de la musique, parfaitement conscient du bon en avant qu'il impose au rock d'alors. Le chant joué à l'envers de Suzuki n'est pas sans évoquer le kobaïen, langue imaginaire inventée par le leader des Français de Magma, Christian Vander. La musique elle, oscille entre répétition krautrock, improvisation jazz et influence asiatique, le tout est bien évidemment fortement psychédélique, tout comme son successeur "Halleluhwah", un brin plus posé et plus jazzy malgré son final acid rock.
Puis viennent les aspects les plus difficiles de ce diable d'album. C'est la longue dérives ambiant électroacoustique de "Aumgn". Presque vingt minutes dans l'espace infini des sons, entre improvisation, musique ethnique, musique contemporaine et dérives psychédéliques hantées. Tago Mago se clôt enfin sur "Peking O", la suite de "Aumgn" sur lequel la voix du Japonais Damo Suzuki vient ajouter une touche de magie primitive inquiétante et "Bring Me Coffee or Tea", morceau du retour sur terre. Une ballade imaginaire tout à fait folk et pourtant littéralement transformée par le voyage entrepris par le groupe. L'auditeur, quand à lui, s'il est un temps soit peu sensible, revient également transformé. Things 'll Never be the Same Again.
Can - Tago Mago (Spoon, 1971)
Parlons un peu de "guitares acérées"... Une métaphore facile, souvent utilisée par les critiques fatigués. J'ose le dire ici et maintenant, ce terme va pourtant comme un gant aux guitares qui occupent (presque) tout l'espace de ce fabuleux album des Wolfhounds, groupe culte et bizarre s'il en est ! Des guitares coupantes au tranchant de lame de rasoir effectuant des figures dignes du plus virtuose film de sabres chinois ou japonais, c'est ce à quoi s'expose l'auditeur innocent quand il pose ses deux oreilles (comptez les bien à la fin du disque, on ne sait jamais) sur Blown Away, avant dernier album de ce groupe injustement ignoré des années 80.
On parle souvent de Mark E. Smith, le fulminant leader de The Fall, comme l'un des pires caractères que l'Angleterre ait connu, pourtant, s'il est un autre atrabilaire intraitable de la brit-pop et du rock anglais des années C86 (du nom de la fameuse compilation offerte cette année-là par le NME), c'est bien Dave Callahan, leader des Wolfhounds. Fondé, justement, en 1986, The Wolfhounds traverseront bien des orages, des changements de line-up et des mésaventures diverses, au milieu de l'indifférence quasi générale du public jusqu'en 1990, date de la séparation, malheureusement annoncée, du groupe. Annoncée, parce que leur leader trop sensible, trop intelligent et trop aventureux, ne su jamais se plier aux canons de la brit-pop d'alors, refusant tout formatage pour accoucher d'une œuvre multiforme, comportant pourtant des pics fait de ballades nauséeuses ("Another Hazy Day on The Lazy A", "Restless Spell"), de brûlots enragés ("L.A. Juice", "Rent Act"), de pop songs venimeuses ("Happy Shopper", "Torture"), qui toutes, pourtant, dépassaient le simple cadre de ce que la pop s'imposait masochistement à elle-même. C'est un fait, les Wolfhounds devaient plus aux Sonic Youth d'Evol, aux expériences de PiL sur Metal Box ou à la mélancolie toute britannique d'un Nick Drake, ainsi que celle, bercé d'embruns californiens, du Lorca de Tim Buckley qu'aux têtes de charts de l'époque. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si, dégoûté du music business, Callahan partira fonder Moonshake, autre exemple d'intransigeance musicale avérée, qui subira le même sort que son prédécesseur.
Reste qu'entre 1986 donc, et 1990, The Wolfhounds, les "chiens-loups" de la brit pop, veillent au grain, et veillent bien. Sur ce Blown Away emblématique, mini-album d'une densité hallucinante, Callahan crache sa haine du conformisme culturel et social avec une classe d'autant plus britannique qu'elle est purement et simplement dirigée contre son pays. Emaillant ses compositions de samples colériques (le fameux : "You Children, with your goddamn Brooks & Brothers suit, you sons of a bitch" à la fin du morceau éponyme de l'album), l'anglais bâtit des échafaudages de verre coupant (on aurait pu dire des cathédrales, mais les cathédrales sont appelées à perdurer alors que les édifices de The Wolfhounds sont irrémédiablement voués à la destruction par leur propre créateur) s'envolant vers le ciel pour rivaliser avec les anges et défier leur "Divin Patron". Là-haut, les Wolfhounds engagent des combats de guitares minimalistes dignes du Marquee Moon de Television ou du Pink Flag de Wire. Sur "Rite Of Passage", ou "Tropic Of Cancer", les Wolfhounds découpent leurs compositions proprement, et à sec, à coup de riffs étincelants, éblouissants même, tant la clarté des guitares est violente, jusqu'à l'incandescence. Et on le sent bien, Callahan brûle tout sur son passage, conscient de la faillite du groupe. Plus loin ("Living Fossil"), il se lamente d'une manière poignante sur l'état de la planète, à la fois aux mains de fossiles vivants (les dirigeants) et bientôt réduite à l'état de fossile tout court. Cela n'empêche pas le groupe de rebondir sur les morceaux sans concessions que sont "Dead Sea Burning", le cinglant "Blown Away" et "Skycrapers", épique morceau de punk rock porté sur trois minutes par la voix étonnement lyrique cette fois, de Callahan. L'ensemble se clôt sur "Personal", une étrange ballade électronique minimaliste, qui annonce avec quelques années d'avance les expériences proto-dub et free-rock de Moonshake.
The Wolfhounds - Blown Away (Midnight Music, 1989)
Et n'oubliez pas de visiter cet excellent site posthume dédié au groupe
http://www.thewolfhounds.com/index2.htm
1997, le CD est roi, au grand dam de certains ! Débarque dans les rayons, M Series, un étrange objet en aluminium brossé recouvert d'un sticker reproduisant des rondelles de EP et doté d'un discret autocollant collé au dos qui clame : Buy Vinyls ! Tout est dit, ou au moins, à ce qu'il paraît, car le boîtier métallique renferme en fait une autre surprise : sa conception vicieuse est telle que toute personne tentant plus ou moins brutalement de retirer le CD qu'il abrite de son support de fixation risque de le casser proprement en deux ! Un piège cruel en forme de pied de nez ironique de la part du plus mystérieux avatar de la techno berlinoise des 90's au musique business tout puissant et au totalitarisme numérique d'alors.
Car Maurizio, sous ce pseudo évoquant plus une des monstruosités italo disco transalpine, qu'une entité incontournable de la techno cérébrale allemande, n'est pas un projet electro comme les autres. C'est le fruit de la rencontre et du travail de Moritz Von Oswald et de Mark Ernestus, figures emblématiques de la new wave germanique des 80's sous le nom de Palais Schaumburg, devenus accros au dub et à la techno au début des années 90. Dès 1992, Von Oswald et Ernestus s'engagent dans la production électronique sous le nom de Maurizio, devenant rapidement un mythe au sein de cette scène. Profondément respectueux des canons de la techno de Detroit (anonymat, militantisme politique et artistique) et des rythmes profonds, narcotiques et répétitifs du dub jamaïcain (echo, delay, reverb, souffle et craquements de vieux vinyls), ils élaborent un mix de ces deux tendances et créent le label Basic Channel. Quelques années plus tard, ils délaisseront cette structure et fonderont Chain Reaction, la suite logique de leur aventure. Sous cette étiquette, ils produiront le meilleur de la techno allemande des années 90, à tendance expérimentale et monomaniaque.
Mais revenons à Maurizio. Sous ce nom nos deux Allemands anonymes (personne ne les a jamais pris en photos, ils exigent de ne pas être cités en interview, etc.), développent une techno entièrement analogique (le combat contre le numérique continue !), et déploie sur le label du même nom, une douzaine de EP mythiques, un son hypnotique, amniotique et asthmatique. La musique se devant d'être écoutée, Maurizio cède aux sirènes de la production CD et M Series incarnera la réunion de leurs meilleurs morceaux sur le support sacrilège du CD. Une bonne idée puisque cette édition en CD en scotchera plus d'un. Cette non-techno attirera même de nombreux auditeurs auparavant totalement réfractaires à ce genre de musique. Car l'electro de Maurizio, jusqu'alors peu accessible en vinyl, est à la techno ce que les Spacemen 3 furent au rock psychédélique : un cas extrême, mais aussi un épigone minimaliste comportant assez de mystère et cultivant assez d'espace intérieur pour fasciner toute une frange d'amateurs cherchant le dérèglement des sens, qu'il soit rock ou totalement autre.
Onze ans après, force est de constater que la techno chuintante et filtrée de Maurizio, cette musique maniaque pour beat junkie en mal d'hypnose, nous emmène toujours aussi loin, de Berlin par Detroit en passant par Kingston, le son de Basic Channel et de Chain Reaction hantera d'ailleurs toutes les années 90, et revient même aujourd'hui sur le devant de la scène avec des projets comme Deepchord, Quantec, Rod Modell, Pole ou Mikkel Metal. Les puristes resteront pour leur part sur ce M Series qui incarne encore aujourd'hui, tout ce que cette musique a de fascinant.
Maurizio - M Series (Maurizio, 1997)
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