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Loin de l'histoire officielle du rock, de la pop et des musiques électroniques, se cachent des artistes atypiques et des oeuvres uniques, parfois ratées, parfois sublimes, souvent très drôles et quelque fois sinistres, mais toujours hors-normes et passionnantes. Cette rubrique leur est dédiée. I Was a Teenage Werewolf, moi aussiRayon Alien : La TV de Psychic TV![]()
La reine Genesis P-Orridge, leader transgenre de PTV (Psychic Tv pour les intimes) revient avec un album plus lysergique que jamais. Certains pourraient s'étonner, voir s'offusquer de constater l'abandon des machines, de la transe électronique et industrielle (trip vaudou, yeux blancs retournés dans les orbites, bras en l'air et cris d'orfraie) ou de l'electro pop extatique de "Roman P", pour un concept rock plus proche de The Black Angels, ou des Spacemen 3. Composé après la disparition brutale et traumatisante de Lady Jaye Breyer, la compagne du gourou anglais, Mr. Alien Brain vs The Skinwalker est un album au psychédélisme rampant dans la veine immémoriale d'un Rocky Erickson ou d'un Captain Beefheart qui jammerait avec Syd Barrett et le Velvet Underground (cet album de PTV3 reprend d'ailleurs le "Foggy Notion" des New Yorkais, un track caché de "Reverberation" du Thirteen Floor Elevators et propose une adaptation libre du "No Good Trying" du Pierrot Lunaire de la pop anglaise des 60's). Mais après tout, il fut déjà dit que nulle véritable séparation (autre que celle qui règne dans l'esprit des puritains) n'existe entre électronique et psychédélisme, voire entre psyché et techno. PTV en son temps fut également une histoire de trip, fut-il électronique. L'important ici, étant de retenir que ce nouvel opus de PTV est absolument stupéfiant, indispensable. L'autre information d'importance, c'est bien évidemment la présence sur ce CD d'un deuxième disque DVD de 30 minutes. Support sur lequel le groupe de sauvages réunis par notre diva post-indus, donne toute la mesure de son talent d'hypnotisme. Filmés sur scène, en tournée, ou pendant les répétitions, P-Orridge et ses amis donnent l'impression d'atterrir tout droit des 60's. On peut aussi y retrouver Lady Jaye Breyer, juste avant son ultime départ vers d'autres cieux. Mr. Alien Brain vs The Skinwalker, en somme, c'est "la TV de PTV".
Et en bonus, le "No Good To Trying" de Barrett revu et corrigé en live à Barcelone :
Top des futurs albums "cultes et bizarres" de 2008La rubrique "culte" (et bizarre) n'est plus, mais la tradition des albums et des artistes voués à la création de disques ovnis perdure. Retour sur ce phénomène en 10 albums étranges mais souvent très recommandable, de cette année 2008 décidement riche en expériences :
Retrouvez tous les top de la rédaction Le top 10 des meilleurs albums oubliés de 2008Ces albums et ces groupes n'intéressent personne, ou juste une poignées d'aficionados. Personne n'en parlera ou presque, pourtant ils sont souvent bien plus riches que ceux dont on parle à longueur de colonnes dans les revues musicales et sur les sites internet culturels. Ce top 10, majoritairement électro puisque c'est globalement la musique que je gère sur Fluctuat, leur est dédié :
Albums cultes des géants du bizarre #49 : Throbbing Gristle - 20 Jazz Funk Greats
Fondé en 1975 sur les cendres encore chaudes de la machine à performance COUM Transmissions, Throbbing Gristle est composé de Genesis P-Orridge, Cosey Fanni Tutti, Peter "Sleazy" Christopherson et Chris Carter. Jusque là, rien que wikipedia ne puisse vous apprendre. Reste que ces individualités sont importantes, pour ne pas dire incontournables, au sein de la musique de la seconde moitié des années 70 et de toutes les années 80, voiree 90. Qu'il s'agisse de P-Orridge avec son projet Psychic TV et son implication au sein de la scène acid house anglaise puis américaine, ou de Peter Christopherson et Coil, ou encore des expériences proto-techno et electro de Chris Carter et Cosey sous le nom de Chris & Cosey, tous les membres de Throbbing Gristle et leurs activités annexent eurent un impact considérable sur la création musicale de ces 30 dernières années (et je ne parle même pas de l'art contemporain, ou plus concrètement encore de la fondation de leur label Industrial Records qui accueillis des outsiders terroristes comme Cabaret Voltaire, Monte Cazazza ou William S. Burroughs et dont la devise "industrial music for industrial people" devait influencer et essaimer une bonne partie des musiques électroniquesf d'alors et à venir !)
Autant dire que nous n'avons pas affaire à de l'anecdotique ici. Et pourtant, 20 Jazz Funk Greats se prête bel et bien à l'anecdote. La légende veut en effet que ce soit pour faire plaisir à sa maman que le leader du groupe, Genesis P-Orridge, ait composé ces 11 vignettes électroniques tantôt rêveuses, tantôt malsaines, tantôt ondulantes comme de minuscules asticots qui danseraient sous votre peau. C'est vrai qu'à l'écoute de cet album, on s'étonne d'y entendre les mêmes personnnes qui balançaient les traumatiques Music From The Death Factory By Throbbing Gristle en 1976 (sur cassette uniquement) ou les reports de D.O.A. (non, ce n'est pas Dead Or Alive), soit The Second Annual Report Of Throbbing Gristle et D.o.A. The Third And Final Report entre 1977 et 1978. Qu'il s'agisse des cotonneux "Beachy Head" et "Exotica" (Boards of Canada aurait pu les composer), du fameux "Hot On The Heels Of Love" ou de l'hypnotique et pervers "Persuasion", rien ici ou presque ne vient rappeler les abominations bruitistes, les saturations et les performances post-fluxus et proto-actionnistes des origines, si ce n'est, les textes de P-Orridge. Cela ne veut pas dire pour autant que 20 Jazz Funk Greats est un album inoffensif. Au contraire. Et ceux qui pensent encore que 20 Jazz Funk Greats est l'album favori de ceux qui n'écoutent pas Throbbing Gristle, ont à la fois tort et raison. Raison car, oui en effet, cet opus est plus facile d'accès que les précédents (et les suivants), tort car s'il existe un disque auquel convient le terme de "venimeux", c'est bien celui-là.
Ecoutez bien les mélodies minimalistes, tristes et glaçantes de "Convincing People", "Walkabout", ces boucles étranges, ce beat squelettique. Ecoutez les paroles de "Convincing People" ou de "Persuasion", gigotez sur la danse macabre de l'éponyme morceau d'ouverture ou sur "Still Walking", vibrer sur "Tanith" ou le post-punk de "Six Six Sixties". Tout ici, par son apathie, frise l'angoisse, frôle l'hystérie avant l'explosion de rage démente. 20 Jazz Funk Greats est la petite musique qui tourne dans la tête du serial killer juste avant qu'il n'abatte sa hache sur la tête d'un innocent. C'est la mélodie morbide de l'enfant qui berce dans ses bras sa mère morte depuis une semaine. Froid, vicieux, annihilant toute résistance, 20 Jazz Funk Greats réussira sa mission. Aujourd'hui, pas un mix sans "Hot On The Heels Of Love", pas une rétrospective des années 80 sans "Convincing People", un blog renommé consacré au post-punk s'appel même 20 Jazz Funk Greats. Et le groupe continu sa croisade... ça fait peur non ?
Throbbing Gristle - 20 Jazz Funk Greats (Industrial Records, 1979) Albums cultes des géants du bizarre #48 : Can – Tago Mago
Can s'appelant initialement Inner Space puis The Can, patronyme sous lequel ils produirent les morceaux réédités en 1981 sur le titre Delay 1968 sous le nom simplifié de Can) Tago Mago est le second album du groupe après Monster Movie (Soundtracks paru un an avant, étant une compilation de scores et d'inédits). Double album mutant pour musiques hybrides, Tago Mago mêle habilement avec vingt ans d'avance, break insensés, ambiant, rythmes pré-techno et même chant proto-hip hop. A la manière d'un Miles Davis électrique sur les sessions de Bitches Brew (influence revendiquée par les Allemands), Holger Czukay (basse) Irmin Schmidt (synthétiseur), Michael Karoli (guitare et chant) et Jaki Liebezeit (batterie), le line-up originel, auquel il faut ajouter David Johnson à la flûte, l'Afro-Américain Malcom Mooney au chant, auquel succède le Japonais Damo Suzuki, poursuivent leur exploration d'une musique nouvelle, sortant du format rock-pop anglo-saxon. Un enthousiasme et une volonté qui seront l'occasion d'initier des méthodes d'enregistrement et de production révolutionnaires. Sur Tago Mago le groupe utilise le bruit (le souffle des bandes comme son environnemental), le cut-up, le collage ou le mixage de prises live et de sons électroniques. Extrêmement impressionnés par le surréalisme sauvage du "l Am The Walrus" des Beatles, ces quatre élèves de Karlheinz Stockhausen y explorent toutes les facettes de l'avant garde et de la pop.
Tago Mago s'ouvre sur le narcotique "Paperhouse", une balade chamanique et spatiale de presque 8 minutes qui quitte rapidement le sentier hippie pour emprunter des chemins moins prévisibles, ceux d'une transe analogique qui deviendra la marque de fabrique du groupe. Une chevauchée krautrock tourbillonnante menée tambour battant par la batterie polyrythmique d'un Liebezeit au sommet de son art et la guitare d'un Karoli en transe tandis que le chant de Suzuki prend des intonations magiques et chuchotées. Une recette que reprennent les scotchants "Oh Yeah" et "Halleluhwah", après l'étrange et arythmique "Mushroom" qui inspirera la scène punk comme, plus tard, la new wave. "Oh Yeah", morceau phare de Tago Mago, hypnotique et répétitif, est introduit par l'orage. Une électricité rendue folle et libre par l'anti-conformisme de ce groupe hors normes qui semble à ce moment clé de l'histoire de la musique, parfaitement conscient du bon en avant qu'il impose au rock d'alors. Le chant joué à l'envers de Suzuki n'est pas sans évoquer le kobaïen, langue imaginaire inventée par le leader des Français de Magma, Christian Vander. La musique elle, oscille entre répétition krautrock, improvisation jazz et influence asiatique, le tout est bien évidemment fortement psychédélique, tout comme son successeur "Halleluhwah", un brin plus posé et plus jazzy malgré son final acid rock.
Puis viennent les aspects les plus difficiles de ce diable d'album. C'est la longue dérives ambiant électroacoustique de "Aumgn". Presque vingt minutes dans l'espace infini des sons, entre improvisation, musique ethnique, musique contemporaine et dérives psychédéliques hantées. Tago Mago se clôt enfin sur "Peking O", la suite de "Aumgn" sur lequel la voix du Japonais Damo Suzuki vient ajouter une touche de magie primitive inquiétante et "Bring Me Coffee or Tea", morceau du retour sur terre. Une ballade imaginaire tout à fait folk et pourtant littéralement transformée par le voyage entrepris par le groupe. L'auditeur, quand à lui, s'il est un temps soit peu sensible, revient également transformé. Things 'll Never be the Same Again.
Can - Tago Mago (Spoon, 1971) Albums cultes des géants du bizarre #47 : The Wolfhounds - Blown Away
On parle souvent de Mark E. Smith, le fulminant leader de The Fall, comme l'un des pires caractères que l'Angleterre ait connu, pourtant, s'il est un autre atrabilaire intraitable de la brit-pop et du rock anglais des années C86 (du nom de la fameuse compilation offerte cette année-là par le NME), c'est bien Dave Callahan, leader des Wolfhounds. Fondé, justement, en 1986, The Wolfhounds traverseront bien des orages, des changements de line-up et des mésaventures diverses, au milieu de l'indifférence quasi générale du public jusqu'en 1990, date de la séparation, malheureusement annoncée, du groupe. Annoncée, parce que leur leader trop sensible, trop intelligent et trop aventureux, ne su jamais se plier aux canons de la brit-pop d'alors, refusant tout formatage pour accoucher d'une œuvre multiforme, comportant pourtant des pics fait de ballades nauséeuses ("Another Hazy Day on The Lazy A", "Restless Spell"), de brûlots enragés ("L.A. Juice", "Rent Act"), de pop songs venimeuses ("Happy Shopper", "Torture"), qui toutes, pourtant, dépassaient le simple cadre de ce que la pop s'imposait masochistement à elle-même. C'est un fait, les Wolfhounds devaient plus aux Sonic Youth d'Evol, aux expériences de PiL sur Metal Box ou à la mélancolie toute britannique d'un Nick Drake, ainsi que celle, bercé d'embruns californiens, du Lorca de Tim Buckley qu'aux têtes de charts de l'époque. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si, dégoûté du music business, Callahan partira fonder Moonshake, autre exemple d'intransigeance musicale avérée, qui subira le même sort que son prédécesseur.
Reste qu'entre 1986 donc, et 1990, The Wolfhounds, les "chiens-loups" de la brit pop, veillent au grain, et veillent bien. Sur ce Blown Away emblématique, mini-album d'une densité hallucinante, Callahan crache sa haine du conformisme culturel et social avec une classe d'autant plus britannique qu'elle est purement et simplement dirigée contre son pays. Emaillant ses compositions de samples colériques (le fameux : "You Children, with your goddamn Brooks & Brothers suit, you sons of a bitch" à la fin du morceau éponyme de l'album), l'anglais bâtit des échafaudages de verre coupant (on aurait pu dire des cathédrales, mais les cathédrales sont appelées à perdurer alors que les édifices de The Wolfhounds sont irrémédiablement voués à la destruction par leur propre créateur) s'envolant vers le ciel pour rivaliser avec les anges et défier leur "Divin Patron". Là-haut, les Wolfhounds engagent des combats de guitares minimalistes dignes du Marquee Moon de Television ou du Pink Flag de Wire. Sur "Rite Of Passage", ou "Tropic Of Cancer", les Wolfhounds découpent leurs compositions proprement, et à sec, à coup de riffs étincelants, éblouissants même, tant la clarté des guitares est violente, jusqu'à l'incandescence. Et on le sent bien, Callahan brûle tout sur son passage, conscient de la faillite du groupe. Plus loin ("Living Fossil"), il se lamente d'une manière poignante sur l'état de la planète, à la fois aux mains de fossiles vivants (les dirigeants) et bientôt réduite à l'état de fossile tout court. Cela n'empêche pas le groupe de rebondir sur les morceaux sans concessions que sont "Dead Sea Burning", le cinglant "Blown Away" et "Skycrapers", épique morceau de punk rock porté sur trois minutes par la voix étonnement lyrique cette fois, de Callahan. L'ensemble se clôt sur "Personal", une étrange ballade électronique minimaliste, qui annonce avec quelques années d'avance les expériences proto-dub et free-rock de Moonshake.
The Wolfhounds - Blown Away (Midnight Music, 1989)
Et n'oubliez pas de visiter cet excellent site posthume dédié au groupe Albums cultes des géants du bizarre #46 : Maurizio - M
Car Maurizio, sous ce pseudo évoquant plus une des monstruosités italo disco transalpine, qu'une entité incontournable de la techno cérébrale allemande, n'est pas un projet electro comme les autres. C'est le fruit de la rencontre et du travail de Moritz Von Oswald et de Mark Ernestus, figures emblématiques de la new wave germanique des 80's sous le nom de Palais Schaumburg, devenus accros au dub et à la techno au début des années 90. Dès 1992, Von Oswald et Ernestus s'engagent dans la production électronique sous le nom de Maurizio, devenant rapidement un mythe au sein de cette scène. Profondément respectueux des canons de la techno de Detroit (anonymat, militantisme politique et artistique) et des rythmes profonds, narcotiques et répétitifs du dub jamaïcain (echo, delay, reverb, souffle et craquements de vieux vinyls), ils élaborent un mix de ces deux tendances et créent le label Basic Channel. Quelques années plus tard, ils délaisseront cette structure et fonderont Chain Reaction, la suite logique de leur aventure. Sous cette étiquette, ils produiront le meilleur de la techno allemande des années 90, à tendance expérimentale et monomaniaque.
Mais revenons à Maurizio. Sous ce nom nos deux Allemands anonymes (personne ne les a jamais pris en photos, ils exigent de ne pas être cités en interview, etc.), développent une techno entièrement analogique (le combat contre le numérique continue !), et déploie sur le label du même nom, une douzaine de EP mythiques, un son hypnotique, amniotique et asthmatique. La musique se devant d'être écoutée, Maurizio cède aux sirènes de la production CD et M Series incarnera la réunion de leurs meilleurs morceaux sur le support sacrilège du CD. Une bonne idée puisque cette édition en CD en scotchera plus d'un. Cette non-techno attirera même de nombreux auditeurs auparavant totalement réfractaires à ce genre de musique. Car l'electro de Maurizio, jusqu'alors peu accessible en vinyl, est à la techno ce que les Spacemen 3 furent au rock psychédélique : un cas extrême, mais aussi un épigone minimaliste comportant assez de mystère et cultivant assez d'espace intérieur pour fasciner toute une frange d'amateurs cherchant le dérèglement des sens, qu'il soit rock ou totalement autre.
Onze ans après, force est de constater que la techno chuintante et filtrée de Maurizio, cette musique maniaque pour beat junkie en mal d'hypnose, nous emmène toujours aussi loin, de Berlin par Detroit en passant par Kingston, le son de Basic Channel et de Chain Reaction hantera d'ailleurs toutes les années 90, et revient même aujourd'hui sur le devant de la scène avec des projets comme Deepchord, Quantec, Rod Modell, Pole ou Mikkel Metal. Les puristes resteront pour leur part sur ce M Series qui incarne encore aujourd'hui, tout ce que cette musique a de fascinant.
Maurizio - M Series (Maurizio, 1997) My Bloody Valentine au Zénith : les boules (Quiès)
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Quadras cools, trentenaires branchés, indie-rock fans, geeks, curieux et ingénieurs du son en mal de sensations attendaient ce moment depuis plus de 15 ans. Aaah, le retour de My Bloody Valentine. Historique, incontournable, culte et tout ce que vous voulez, l'évènement s'est finalement produit hier, au Zénith de Paris. Et ce fut un pétard, que dis-je, une dynamite...mouillée.
Beaucoup de "vieux" de 40 ans dans la salle quasi-comble, souvent mal rasés ou avec un reste de cheveux longs, une boucle d'oreille, des pattes un peu rebelles ou quelque chose, un petit détail attestant de leur (ex) rock'n'roll attitude. Je croise même un clone (= fan) de Morrissey au bar. A 21h10, l'impatience commence à poindre dans l'assistance : "Grouillez-vous My Bloody Valentine, ça fait déjà 15 ans qu'on attend !" s'exclame une rigolote.
21h15. Belinda Butcher, Colm Ó Cíosóig et Debbie Googe entrent en scène. Kevin Shields aussi, mais on ne le voit pas très bien: le discret sorcier shoegaze porte une tenue aussi sombre que le mur d'amplis implanté derrière lui. Ainsi camouflé, et fidèle aux principaux points de la doctrine du shoegazing ( 1/"tu ne diras pas bonsoir au public", 2/"D'ailleurs, tu ne t'adresseras pas au public avant la moitié du concert", 3/"Tu conserveras ta mine d'enterrement quoi qu'il arrive", et surtout "Tu ne quitteras pas des yeux tes baskets à moins bien sûr qu'un problème technique majeur ne se produise") Kevin Shields honore sa légende, restant imperturbable, immobile et renfrogné (presque) toute la soirée.
Acoustique déplorable
Dès la première note, le public comprend violemment pourquoi on lui a distribué des boules Quiès, d'office, à l'entrée. Une question de survie: le son, véritable maelstrom, coupe le souffle - au sens propre. Ma bière en tremble d'effroi, dans son misérable gobelet de plastique. Mais ça, l'ouragan sonique, on s'y attendait: c'est même ce qu'on était venu chercher. Non, le souci, parce qu'il y en avait un, c'était le Zénith et son acoustique déplorable. C'est simple, on n'entendait pas le chant de Kevin Shields. Ni trop d'ailleurs celui de Belinda Butcher. Le souvenir émerveillé de Loveless, des magnifiques feulements de Belinda, en sublime lévitation sur le magma de larsens telluriques propagé par Kevin Shields ont vite été rattrapés par la triste et triviale réalité de ce mercredi 9 juin...Une bouillie sonore, ennuyeuse au bout de 20 minutes pour ma part. Bouillie d'où émergeait parfois, avec peine, l'ombre d'une chanson, amorçant un début d'émotion, finalement toujours cantonnée à un état larvaire.
Quelle frustration, quel massacre quand on sait le soin d'orfèvre maniaque avec lequel Shields mixe et produit ses morceaux en studio. Ainsi, la somptueuse "Only shallow" portait bien son nom hier soir. Et les My Bloody Valentine n'y ont été pour rien. Si les images organico-strobosco-pouetpouet n'avaient guère d'intérêt, les musiciens quant à eux ont fait le boulôt avec classe. Colm Ó Cíosóig a laminé ses fûts sans relâche, Debbie Googe a fait souffrir sa basse avec hargne et volupté, tandis que Kevin Shields assurait avec flegme son taux vital de larsens, et que Belinda Butcher, éternelle adolescente de 47 ans, en mini-jupe, martirisait sa guitare d'un air angélique et naîf.
On a dû se contenter de cette pâle impression de mythe souillé (Kevin Shields ouvrant la bouche pour la première fois, au bout d'une demi heure de show, pour s'excuser de la mauvause acoustique; Kevin Shields interrompu dans son cultissime final bruitiste de "You made me realise" par...un problème technique!?), se satisfaire de ce vain déchainement noisy, pourtant amputé de ce qui constitue son complément essentiel, voire sa raison d'être chez les MVB: la mélodie pop.
Setlist:
Pour plus d'infos, lire notre article sur le retour de My Bloody Valentine et notre Histoire du shoegaze
Albums cultes des géants du bizarre #45 : Sonic Youth - Evol
"Evol", c'est "Love" à l'envers bien sûr. C'est le grand disque de la rébellion anti-hippie de Sonic Youth. C'est aussi la vision iconoclaste de quatre blancs becs, new-yorkais jusqu'au bout des ongles des orteils et profondément révulsés par la vulgarité californienne. C'est aussi une lecture pour le moins personnelle, si ce n'est totalement lucide, de l'odyssée pop du flower-power et du soit disant "summer of love" des 60's, revu et (sévèrement) corrigé par la no wave. Pour ça, une chanson définit tout, et c'est "Expressway To Yr. Skull" (cf : les paroles en introduction de cette chronique), que les Sonic Youth composèrent comme un hymne à la destruction de la culture californienne US, ses surfeurs blonds peroxydés et ses filles en rollers les mamelles à l'air. Un passage de "Love" à "Evol" (Evil !), marquant le repli des idéaux politiques et communautaristes de l'utopie naïve des "enfants fleurs" et des années 60 (assassinat de Martin Luther King, en avril 1968), tout en étant la dernière année avant l'hécatombe (décès de Jimi Hendrix, de Janis Joplin, de Jim Morrison).
Un hommage aux parties les plus sombres du rêve américain que les Sonic Youth doivent à leur expérience traumatique sur le terrain lors du tournage de la vidéo de "Death Valley 69" pour l'album Bad Moon Rising, un an avant. Un titre qui préfigurait Evol, et fut l'un des premiers clips du groupe - réalisé par le mythique réalisateur no wave et photographe fétichiste, Richard Kern, qui signe également la pochette de l'album Evol - et qui était déjà une allusion au meurtre sanglant de Sharon Tate par les sbires de Charles Manson, au 10050 Cielo Drive dans ce que l'on appelait alors "Le Canyon", un lieu résidence retiré pour les artistes et les marginaux fuyant les centres-ville de Los Angeles. Meurtre qui eu lieu le 9 août 1969 dans "la vallée de la mort".
La Californie selon Sonic Youth c'est la fin du rêve américain, celui qui vire au cauchemar. Une remise en cause violente et très punk de la contre-culture tel qu'envisagée par les tenants de la génération précédente (les Sonic Youth sont avant tout des enfants des années 70 et 80 et le disent) ainsi qu'une conception très "Surf nazis must die", de la culture californienne (cf : l'hilarant et débiloïde "Bubble Gum", pastiche power-rock dopé aux amphétamines). En parallèle, Sonic Youth signe ses plus beaux et troublants morceaux : "Shadow of A Doubt", "Green Light", "Tom Violence", "Secret Girl" et "Marilyn Moore" hommage du groupe à la chanteuse de jazz du même nom. Droit dans ses Doc. Martens, Evol fait honneur à sa thématique et plonge l'auditeur dans une sombre mélancolie, de celle que seul un orage ou une crise de nerf pourrait apaiser, et c'est bien de ça dont il s'agit sur le bruitiste et crashé "Death To Our Friends". Evol reste incontestablement l'incarnation de la rage rentrée de la jeunesse des années 80, celle qui a pris conscience que contrairement à ce que disaient leurs parents et leur grands-parents, l'heure de l'éveil ne viendra pas, d'une part, et d'autre part, malheureusement, "future il y aura" (contrairement à ce que prédisait les punks). Kill your idols !
Sonic Youth - Evol (SST ou Blast First, 1986) Albums cultes des géants du bizarre #44 : The Cure - Pornography
Même s'il s'agit d'un classique du bizarre, il est difficile aussi de choisir un disque et un seul, au sein d'une discographie aussi pléthorique en albums cultes et éminemment étranges. J'aurait pu jeter mon dévolu sur l'impressionnant Carnage Visors, mais cette pièce est trop obscure, même pour les connaisseurs, pour représenter de manière globale l'art de Robert Smith et de sa bande. Idem pour The Top, autre monument d'étrangeté, un disque psychédélique torturé et paradoxalement presque pop, mais déjà à cheval entre deux époques et évoquant une autre configuration du groupe. Je l'avoue, le choix de Pornography s'est fait automatiquement. Peut-être parce que cet album qui clôt la fameuse "trilogie noire" réunit tout ce qui fit The Cure de 1979 à 1982, date de sa parution.
Invitation à visiter l'enfer terminal et glacé de Robert Smith, Pornography fait suite à deux autres disques majeurs et non moins marqués, Seventeen Seconds et Faith. Les trois albums formant une trilogie qui fait suite à l'enregistrement douloureux de Three Imaginary Boys et à sa frénétique tournée américaine. Contrairement à ce qu'aimeraient croire les fans, Seventeen Seconds ne marque pas le début d'une dépression, mais plutôt le résultat de la tension qui régnait durant cette tournée. C'est la fatigue et l'usage de drogue de tous calibres permettant au groupe de tenir le rythme qui fera de sa suite, l'album Faith, le parangon asthénique que l'on connaît. La pression, des problèmes créatifs et un fort taux d'alcoolémie engagent le groupe sur le chemin tortueux de l'addiction et de la folie. En ce sens, Pornography est le parfait reflet de cet état. Il clôt également une période trouble, de celle dont on se sort ou dont on meurt.
Si Robert Smith ne meurt pas, il faut bien avouer que le cloaque de Faith ne le laisse pas indemne. Pornography et sa violence contenue est dopé à la colère froide et à l'autodestruction. A l'instar du Closer de Joy Division, sa batterie répétitive quasi tribale, ses riffs de guitare after-punk obsédants (Smith est à son sommet en la matière) et sa basse têtue, font du The Cure de l'époque, un groupe cathartique emblème de la cold wave. De l'entêtant "One Hundred Years" en passant par les cauchemardesques "A Short Term Effect" ou "The Figurehead", pour ne rien dire des malsains "Siamese Twins" ou du sommet de dépression qu'est "Cold", les morceaux évoquent autant les visions scabreuses et iconoclastes de The Atrocity Exhibition de l'écrivain J.G. Ballard que les versets quasi-sataniques de Lautréamont. Visions traumatiques sous acide, à l'image de sa pochette glauque et organique comme vue à travers un voile de sang, Pornography est un cauchemar dont on aimerait vite se réveiller (Smith étant sujet aux mauvais rêves dus aux substances qu'il ingurgite durant cette période) comme l'illustre les paroles de "The Hanging Garden" : In The Hanging Garden, no one sleeps et In the heat of the night / Walking into a dream.
Au bord de la rupture, Pornography est l'antithèse de Faith, l'album d'un homme qui se relève, conscient de sa chute, conscient d'un monde qu'il refuse, mais conscient aussi qu'il va bien falloir vivre avec, même si le chemin n'est que douleur et chagrin. De Pornography, Cioran aurait pu dire : "Nous ne courons pas vers la mort, nous fuyons la catastrophe de la naissance, nous nous démenons, rescapés qui essaient de l'oublier". Une leçon en somme.
The Cure - Pornography (Fiction Records, 1982) Albums cultes des géants du bizarre #43 : The High Llamas - Hawaii
Après, 13 ans et plus d'une dizaine albums (dont un, de remixes par tout ce que la crème de l'electronica et de la pop des 90's comptaient d'oustiders), tout le monde sait que O'Hagan se prend pour Brian Wilson, le génie dépressif des Beach Boys. C'est un fait. Les fixations musicales du Gallois ne passent pas uniquement par les garçons de plage, je vous l'accorde. Dans le même rayon et l'imaginaire des High Llamas, on trouve bien des symboles du soft rock américain et en l'occurrence, Steely Dan, Randy Newman, Kevin Ayers ou Fleetwood Mac, mais c'est bel et bien le Beach Boys en chef, qui fascine le leader des Llamas depuis toujours, et en la matière, Hawaii est son manifeste.
Composé de 29 morceaux construits sur une structure rythmique répétitive reprise en boucle morceaux après morceaux tout au long d'un album ponctué de vignettes étranges, croisement des bidouillages électroniques de Jean-Jacques Perrey et de Raymond Scott, les "chansons" de Hawaii sont autant d'odes obsessionnelles à un passé perdu, une histoire de la Californie rêvée et de son utopie d'un "été sans fin", aussi imaginaire que puissamment addictive pour tous les amateurs de pop de la planète. A l'image des Beach Boys, un groupe travaillant plus sur une certaine idée du surf, des filles, de la plage et des longues soirées d'été, qu'une réelle bande de glisseurs de vagues (exception faite de Dennis Wilson), Hawaï des High Llamas est un disque explorant "une idée" des Beach Boys. Je m'explique : il est des artistes dont la musique évoque, entre les notes, des images et des idées, qui ne sont pas forcément "inscrites" en temps que tel dans leurs compositions. C'est le cas de Sonic Boom, l'ex-leader des Spacemen 3, qui explore depuis toujours une "certaine idée" du rock psychédélique, l'adaptant à son imaginaire. C'est aussi le cas de Sean O'Hagan sur Hawaii.
Joué en mode aléatoire, Hawaii est toujours le même album. A l'instar de la musique chamanique, il peut être aussi joué en mode repeat, sans fin, comme la musique ambiant ou le minimalisme américain des 60's. Avec Hawaii, le leader gallois fait preuve d'une telle fascination monomaniaque qu'il est presque difficile d'écouter cet album, pourtant merveilleux, jusqu'au bout. L'œuvre, qui devrait pourtant être facile, donne carrément l'impression d'avoir été créée pour rebuter l'auditeur, ou au moins, l'auditeur qui ne serait pas assez fans des Beach Boys pour apprécier plus de 76 minutes de pop californienne ensoleillée, aussi itérative qu'une composition de Steve Reich ou de Terry Rilley. 76 minutes d'Hawaï donc, et la tête commence à vous tourner, vous avez des hallucinations, le ciel est d'un bleu beaucoup trop vif, la lumière et plus dure, il fait très chaud, vous êtes tout mou, c'est la narcose. Argh !
Depuis Hawaii, c'est un fait, les lamas n'ont jamais été aussi "high", parole de sherpas !
High Llamas - Hawaii (V2/Alpaca Park, 1996) Albums cultes des géants du bizarre #42 : Pole - CD1
Avec CD 1 de POLE, Stefan Betke explore les confins de la musique électronique en composant des pièces hybrides, synthèses étranges d'ambient techno et de dub urbain, parcouru de craquements, d'échos fantômes et de souffles. Stefan Betke est, on le sait aujourd'hui, un indécrottable fan de dub. Les vieilles dubplates qu'il assène en concert à un public ébahi, en sont la preuve. Désormais connu comme le patron du fameux label ~Scape, il officiait auparavant sur le très pointu label allemand Din affilié à Basic Channel, soit, tout un pan de l'histoire de la musique électronique allemande. C'est aussi ce qui fait que dès la première écoute la musique de POLE est inclassable. Il émane de chaque morceau de CD1, une ambiance à la fois feutré et POLaire. Non pas que l'utilisation de souffle ou de craquement dans la composition même du morceau soit spécialement originale, d'autre l'ont fait avant, citons Jim O' Rourke, Mouse On Mars ou Oval & Microstoria, mais POLE le fait avec tant de grâce, et surtout, amalgame cette technique à un dub si étrangement futuriste, qu'il est difficile de ne pas être dérouté.
Avec CD1, Stefan Betke pousse définitivement le dub vers de nouveaux horizons. Utilisant les vieilles recettes de cette musique mystique originelle, il les met à l'épreuve des outils technologiques manufacturés de son temps tout en détournant ceux-ci de leur usage courant. Ainsi il pousse ses effets à bout, saturant les banques de données jusqu'à l'agonie des logiciels et des disques durs chauffés au rouge. En réduisant métaphoriquement la technologie en cendre, POLE donne naissance à un genre nouveau, mais qui doit tout, pourtant, aux vieux maîtres jamaïcains. Car, qu'est-ce que le dub finalement ? Un fantôme de musique, un écho du passé qui résonne. Dans toutes les productions electro dub des années 90, il semble flotter ces fantômes, ceux de King Tubby, Prince Jammy, Bunny Lee, mythiques producteurs de dub 70's. C'est peut-être pour cela que la musique de Stefan Betke semble à la fois si nouvelle et si familière, si lointaine et si proche.
Avec CD1, POLE impose un nouvel équilibre entre electronica et roots, glissant aussi, ça et là, des éléments censés évoquer les origines de cette musique de façon subliminale. Parfois, on croit même entendre une guitare crachouiller au loin, un écho de caisse claire, et puis non, c'est une voix ou... quoi ?! On ne sait pas vraiment. POLE décline sa propre vision numérique et décalée du dub, transportant véritablement le genre dans une dimension architecturale sonore proche des visions mystiques de certains écrivains de science-fiction ou des délires de Lee Perry. Avec CD1 et ses trois successeurs (y compris un album de remixes) POLE invente ni plus ni moins le dub roots du XXIème siècle !
POLE - CD1 (Kiff SM, 1998) Albums cultes des géants du bizarre #41 : Tipsy - Trip Tease
A ce propos, un titre comme "El Bombo Atomico", sa guitare qui balance doucement sur un rythme de calypso et ses riffs de saxo idiots accompagnant chaque mesure laisse entrevoir un certain (haut) degré d'ironie, évoquant autant la bande son d'un Walt Disney particulièrement allumé (au hasard Les Trois Caballeros) - ou une B.O. de dessins animés de Spike Jones (celui qui illustrait Tex Avery) - que celle d'un reportage de propagande de la dernière guerre sur les premiers essais nucléaires dans le Pacifique. On imagine aisément des GI's en quasi-coma éthyliques, dansant mollement sur la plage tandis qu'un magnifique champignon atomique se déploie en arrière-plan (pensez au fameux film Atomic Café !)
Entièrement instrumental, The seductive sounds of Tipsy fait le grand écart entre post-rock et collage. Pourtant, si l'album doit beaucoup au sampling (nous sommes dans les années 90), c'est un sampling discret, relevé d'effets analogiques dont les bribes sont de toute façon empruntées aux classiques de l'exotica de Martin Denny, Glenn Baxter ou Yma Sumac. Emprunts qui confèrent à l'ensemble un aspect vintage de trip psychédélique et surréaliste sur la lune. Le cosmos est, entre autre thème, très en vogue dans les années 40 et 50, âge d'or de la conquête de l'espace, ce qu'a très bien compris Tipsy (voir "Space Golf", "Nude On The Moon"). Sur "Cinnabar" par exemple, résonne une guitare hawaïenne et un ukulélé, tandis que "Mr. Excitement", "Tuatara", "Liquordelic", "Something Tropical", semblent déplacer les thèmes exotiques sur une autre planète. Une ambiance que l'on doit aussi à l'usage de bruitages rigolos. Les "chtouing !" et autres "plop !" crétins, qui animent des titres comme "Fuad Ramses" ou "Oops ! ", font irrémédiablement penser aux petits bijoux du Français Jean-Jacques Perrey (par ailleurs créateur de la musique de la Grande Parade de Disneyland dans les années 50).
Trip Tease, The seductive sounds of Tipsy est donc un nouvel ovni sonore qui a atterri on ne sait trop comment en pleine fièvre trip-hop sur la label san fransiscain Asphodel (celui-là même qui héberge également les pointures de la vague illbient des 90's, soit DJ Spooky, feu-Sub Dub, We, Byzar, mais aussi des personnalités de la musique expérimentale comme Thomas Dimuzio ou Taylor Deupree, des platinistes (Rob Swift, Christian Marclay & Otomo Yoshihide), ainsi que des œuvres de Zeitkratzer (voir notre chronique de Metal Machine Music) ou de John Cage.
Un ovni donc, mais posé sur une plage des tropiques en plastique, à l'ombre d'un parasol en papier, lui-même plongé dans un grand verre de martini. A déguster (complètement) frappé !
Tipsy - "Trip Tease, The seductive sounds of Tipsy " (Asphodel, 1996) Albums cultes des géants du bizarre #40 : Dr. John – Gris Gris
De son vrai nom Mac Rebennack, Dr. John fascine déjà par ses origines. Gris Gris, premier album du plus noir des musiciens blancs de rythm'n'blues est empli de références à la musique cajun et aux rythmes créoles, pour ne rien dire des cultes vaudous qui hantent tout l'album. Un goat head soup ("soupe à la tête de bouc", ou "recette de marinade pour sorcière" bien connue) qui résonne de tout ce que la Nouvelle-Orléans d'avant le cyclone Katrina de 2005 recelait de magique et de merveilleux.
D'ailleurs les titres parlent d'eux mêmes et il suffit de se plonger dans les 5:34 de "Gris-Gris Gumbo Ya Ya" ou les presque 8 minutes de transes nonchalantes du primitif "I Walk On Guilded Splinters" (Coco Robicheaaaaux !!!!) pour se laisser happer par la magie du bon docteur. Un docteur dans le sens "sorcier" bien sûr, de ceux qui ont la main lourde sur les hallucinogènes et vous font voir d'autres mondes. Avec Gris Gris, vous voyagez sur les terres de Papa Legba, le seigneur des crossroads, ou Maman Brigitte et sa troupe de saints dévoyés par les religions animistes africaines ("Mama Roux"). Pourtant, c'est un fait, si Gris Gris sent le souffre c'est avec bonhomie, comme une magie blanche pour des rites plutôt noirs ("Danse Kalinda Ba Doom").
C'est cet aspect qui donne à cet album un parfum carnavalesque de Mardi Gras. Dr. John qui n'ignore rien de la musique du vieux carré de la Nouvelle Orléans, mêle avec bonheur les tarentelles et autres airs français d'avant le jazz ("Danse Fambeaux") pour les mélanger au blues et aux rythmes hypnotiques de l'afrique ("Jump Sturdy"). Si l'on ajoute à cela l'usage d'un phrasé qu'il hérite du nom moins excentrique Professor Longhair, et de nombreuses expressions française-cajun qui émaillent ses paroles, on obtient un très curieux album, à la fois langoureux et agité, aérien et très terrien, ou encore enfumé mais déjà consumé. Une musique fatiguée, telle qu'après une longue nuit à veiller et dansant dans le bayou aux côtés des fantômes de petites diablesses à la peau noire, de mulâtres efféminés et de sorcières blanches de la haute société. Un enivrant poison qui contaminera par son ambiance le fameux Exil on Main Street des Rolling Stones et même Spiritualized qui enregistrera un temps avec le Docteur sur l'énorme Ladies And Gentlemen We Are Floating In Space.
Dr. John - Gris Gris (ATCO Records, 1968) Albums cultes des géants du bizarre #39 : White Noise – An Electric Storm
Avec An Electric Storm ces trois bricoleurs de génie sont à l'origine d'une pop inouïe, qui doit autant aux divagations psychédéliques du early Pink Floyd, au free rock de Soft Machine, au Sergent Pepper's des Beatles et à l'Odessey And Oracle des Zombies, qu'aux expériences de la musique concrète française et de la musique électronique allemande et américaine des années 50. De l'innocence de "Love Without Sound" qui ouvre le disque, aux lugubres "The Visitation" et "The Black Mass : An Electric Storm in Hell" qui le clôturent, en passant par la bande son pour film porno arty de "My Game of Loving", la fanfare dadaïste de dessin animé de "Here Come The Fleas" ou la comptine acide de "Firebird", An Electric Storm est une saga épique et cosmique, à base de bandes trafiquées, de sons et de bruit réels enregistrés live, de manipulations acoustiques et de bidouillages électroniques pour un album qui a la particularité (entre autre) d'user du premier synthétiseur anglais, le désormais mythique EMS Synthi VCS3.
Pièce maîtresse de la musique des 60's, White Noise compose une symphonie électrique donc, un pandémonium électronique même, qui voit se confronter les envolées vocales éthérées de Delia Derbyshire et l'océan infini des sons générés en studio ("Your Hidden Dreams"), précédent en cela de près de 40 ans, les producteurs électroniques et pop actuels, le tout dans l'incompréhension quasi-totale du public de l'époque bien sûr. On se demande d'ailleurs encore ce qui poussa le patron et fondateur d'Island, Chris Blackwell, à signer cet ovni sonore difficilement identifié ? Reste qu'avec An Electric Storm, les trois de White Noise ne feront rien de moins que de vulgariser la musique électronique et ses techniques, les rendant ainsi accessible à la pop pour toutes les générations à venir. Ainsi, on verra Pram, mais aussi le Spacemen 3's Sonic Boom, Adn To X, l'échevelé gourou du bizarre Julian Cope, Delia Gonzales & Gavin Russom (DFA), le duo Air ou plus récemment, Portishead, se revendiquer de l'influence incontournable de cet album extra-terrestre.
Dès le deuxième album, le groupe se sépare et devient le projet solo de David Vorhaus. Celui-ci composera une série d'album sous le nom de White Noise, tous numérotés de 2 à 5 (et même 5.5 en 2006, mais tous d'un intérêt moindre comparé au chez d'œuvre précurseur que fut An Electric Storm. Brian Hodgson, lui, continuera son travail à la BBC au côté de Delia, et produira quelques albums (dont ceux de Fleetwood Mac). De son côté, Delia Derbyshire deviendra la muse de toute une génération. Elle produira également de nombreuses oeuvres pour le BBC Radiophonic Workshop et apparaîtra en guest, aux côtés d'artistes allumés comme Sonic Boom (Spacemen 3, Spectrum) tandis que son nom servira même de titres à de nombreux morceaux hommages. Elle est toujours active aujourd'hui.
White Noise - An Electric Storm (Island, 1968) 1968 : Albums cultes des géants du bizarre #38 : Silver Apples - Silver Apples
Pour preuve, le premier titre "Oscillations", est un véritable manifeste de ce qu'est Silver Apples, soit : un percussionniste au jeu à la fois souple et métronomique, et une batterie d'oscillateurs justement, ces ancêtres de synthétiseurs modulaires composés de multiples "plug-in" à la différence près qu'à l'époque les "patch" et autres "effets" étaient des boîtiers connectés à part sur la machine principale et non pas, dans le programme comme aujourd'hui. Silver Apples c'est l'union improbable de l'esprit hippie, pattes d'eph' et cheveux longs, avec les expériences électroniques et psychédéliques héritées des pionniers de l'electroacoustique comme Morton Subotnick (entre autre), dont le nom du duo s'inspire d'ailleurs pleinement puisqu'il reprend le titre d'une de ses plus fameuses composition : "Silver Apples of The Moon". En 1968, Danny Taylor et Simeon sont donc à l'origine d'une musique inouïe, une electro-pop d'avant l'electro-pop, une série de comptines électroniques bourdonnantes et merveilleusement extra-terrestres, à la fois musique des sphères et transe chamanique pour nomades urbains.
On retrouve chez Silver Apples, l'innocence des pionniers et des grands illuminés. D'ailleurs, l'album sombrera rapidement dans les oubliettes de l'histoire, trop bizarre pour son époque. Mais c'était compter sans les fouineurs de bacs à disques, les infatigables gravediggers, qui exhumèrent les perles qu'était "Velvet Cave", "Dancing Gods", "Dust" et plus tard sur Contact, le deuxième album, "A Pox On You" ou "I Have Known Love". Aujourd'hui, 40 ans après sa parution, Silver Apples est plus que jamais entré dans le patrimoine pop mondial. Cité par les membres d'Animal Collective (dont les comptines hystériques doivent beaucoup au duo) comme une influence majeure, Silver Apples influença également Laïka, Suicide, Spacemen 3, Moonshake, Portishead, Zombie Zombie, Boom Bip, et j'en passe. En 1998, le duo sort de l'ombre, en partie grâce à tous ces groupes, et sort deux albums, Decatur (un long morceau de 42 minutes) et The Garden récemment réédité chez Bully Records, le label du rappeur canadien expérimental Sixtoo. Aujourd'hui le projet continue en solo puisque Dan Taylor est mort en 2005, même si Simeon, toujours vert après un léger accident cardiaque, se fait momentanément accompagner d'un nouvel acolyte en la personne de Xian Hawkins. Papi Simeon collabore avec Sonic Boom sur son projet Spectrum et tourne dans le monde entier (comme on a pu le voir il y a peu à Paris), vérifiant l'adage selon lequel, décidément, c'est dans les vieilles converse qu'on fait les meilleurs soupes.
Silver Apples - Silver Apples (Kapp Records, 1968) Silver Apples sur Youtube Albums cultes des géants du bizarre #37 : Chrome - Alien Soundtracks
Dès Alien Soundtracks (quel titre !), deuxième album et véritable mutation du groupe, Chrome s'embarque dans un voyage au long court vers des contrées jusqu'alors uniquement explorées par les plus barges des groupes acid-rock du moment, et encore, très vaguement. Rapidement, le duo met au point une recette à base de synthétiseurs tranchants, de bandes magnétiques triturées, de guitares à l'arrachée, de rythmes dopés au speed et de chant vrillé/hurlé déformé par un vocoder. Ce truc bien à eux, ils décident de l'appeler : acid-punk. On ne pouvait trouver mieux ! Mélange de déviances psychédéliques et d'urgence punk, Chrome entamait son ascension vers... le néant ! Car malgré une batterie d'album plus novateurs et plus brutalement passionnants les uns que les autres, le groupe ne rencontre que peu de succès à la fin des mornes 70's. Et pour cause.
Si la musique de Chrome est bel et bien "acide", elle évoque plus un bad trip au LSD mâtiné d'abominations cosmiques évoquées par Lovecraft ou encore les paysages glacés du cyberpunk des années 80 (bien avant que le genre littéraire, et même le mot, n'existe), que son pendant hippie, fleuri et bucolique. En ce sens, Alien Soundtracks ne pouvait mieux porter son titre : début 77 c'est un ovni qui vient d'atterrir dans la baie de San Francisco, et ses occupants n'étaient pas des plus sympathiques, plutôt du genre à vous bouffer tout cru sans états d'âmes.
Sur les 10 titres originaux de cet album prémonitoire (le punk lui doit beaucoup), la voix effroyablement déformée de Damon Edge, les riffs de Moog hallucinés de Gary Spain et la guitare coupante comme des lames de rasoir sur du fil de fer barbelé d'Helios Creed, invoquent la face noire du psychédélisme de la fin des 70's. En ce sens, Alien Soundtracks est clairement le fruit de la rencontre de la paranoïa d'une époque abusée par les drogues et désabusée politiquement et socialement. Mais c'est surtout le témoignage inquiétant des survivants d'un voyage dans l'inconnu. Un périple intensément perturbant, que durent effectuer Edge et Creed pour créer cette musique mutante au beau milieu d'une époque où tout s'écroulait, les idéaux pacifistes, comme la grande vague d'espoir des 60's. Chrome c'est la perte absolue de tout repères, l'ouverture des portes de la perception qui ouvre aussi la boîte de Pandore, le total dérèglement des sens dans le sens flippant du terme, quand le voyage vous échappe et que vous vous réveillez avec le masque grimaçant de quelque succube, ou incube, au dessus de vous. Une musique pour extra-terrestre, faite par des aliens égarés sur terre. Un chef d'œuvre, totalement culte et vraiment, vraiment, bizarre.
Chrome - Alien Soundtracks (Siren Records, 1977) Albums cultes des géants du bizarre #36 : NEU! - Neu! 2
Mais on raconte mal l'histoire de NEU!. Plus que des échappés de Kraftwerk, NEU ! c'est plutôt "Kraftwerk sans Ralf Hutter" ou "NEU! avec Florian Schneider", puisque c'est au cours d'une session mémorable durant laquelle les quatre musiciens jammaient ensemble (sous le nom de Kraftwerk donc) que Ralf Hutter pèta un plomb et quitta le groupe suite à la tendance de Dinger et Rother à composer des morceaux free rock répétitifs et proto-techno à rallonge que ne supportait pas Hutter. Reste que, réduit à deux artistes après le départ de Florian Schneider, NEU! enregistra ce qui allait être le premier album d'importance de la vague Krautrock allemande.
Du coup, Neu! 2 son successeur, peut être envisagé comme sa parfaite antithèse, puisqu'il signe la fin de NEU!. Sous la pression, les deux Allemands enregistrent rapidement un single faisant suite au premier album, le fameux "Neuschnee", suivit de "Super". Le premier est un beau morceau mélodique au groove hypnotique, typiquement NEU! donc, le second, un hymne protopunk au chant hurlé sur fond de guitare acérée. Totalement totalement génial et hors normes pour l'époque (nous sommes en 1973, personne n'a même jamais entendu le mot "punk"). Encore une fois, c'est un succès. Le 45 tours bat des records de vente. La pression monte et le duo s'attelle un peu vite à l'enregistrement du nouvel album. Dans l'élan de "Neuschnee", ils composèrent le fameux "Für Immer", un pur moment de transcendance, ainsi que "Lila Engel", autre sommet punk malgré son titre naïf et tout joli.
Hélas, arrivé à la moitié de l'album, Brain, label indépendant et peu solvable, leur annonce un gros problème de budget. Ils ne peuvent plus rien faire. Rendu fous de rage (et complètement paniqués) Dinger et Rother décidèrent de transformer la face B en une sélection de collages, déconstructions-reconstructions de "Super". ("Super 16" et "Super 78" passés en 78 tours, ralentis, accélérés, en version 16 tours minutes, etc, "Neuschnee 78", idem, "Casseto" mélangeant un peu tout ça sur vieilles cassettes, etc.) en plus des originaux. Autant dire que pour le public, c'est l'incompréhension totale. L'album fait un flop. Carrément flippés, les deux freaks se séparent. Dinger continue son chemin seul et fonde La Düsseldorf, tandis que Rother fonde Harmonia et enregistre Musik Von Harmonia quatre mois plus tard. Les fans ne regrettent rien, Harmonia et La Düsseldorf étant les deux plus beaux projets Krautrock de tous les temps. Pour l'anecdote, NEU! se reforme en 1975, sous le nom de Neu! 75 et produisit un autre chef-d'œuvre mémorable du genre. Loué soit Klaus Dinger, de là ou il nous lit (peut-être)...
Neu ! - Neu ! 2 (Brain, 1973) Albums cultes des géants du bizarre #35 : Suicide – St
Avec un tel passif et un tel parcours, facile de deviner que Suicide est un projet culte et bizarre. Forcément leur discographie ne l'est pas moins. Pour illustrer cette chronique, je choisirais pourtant la première éjaculation électrique, le fameux album sanglant, celui que l'on connaît désormais sous le nom de Suicide l'album. Paru en 1977 ce disque est un choc pour l'industrie du disque et le public. Une électrocution. Tous les morceaux emblématiques joués live par le duo depuis 76 sont présents, sous une pochette digne du nom que se sont choisi ces deux mutants : une scarification ensanglantée sur fond "blanc lavabo". Plus qu'un disque, Suicide est le manifeste d'une ville malade mais libre, celle du No New York de Lydia Lunch, de James Chance, de DNA et Mars, des premières expériences de Jim Jarmush (Permanent Vacation), bref, celui de la No Wave à venir. Suicide sur scène est plus proche de la performance que du véritable concert. Alan est vêtu de noir, uniquement muni d'un micro et Martin arborant ses célèbres lunettes de ski géantes, se tient raide, en retrait, derrière un orgue électrique bricolé, voire parfois une simple boite de sa fabrication équipée de quelques touches. Il ne "joue" qu'avec une main, l'autre servant à rejeter les débris que le public lance sur la scène. La musique du duo fait immanquablement penser au célèbre tableau du peintre expressionniste Edward Munch, "Le Cri". Et le cri, c'est Vega bien sûr.
Sur l'éponyme Suicide, Alan Vega éructe, geins et hulule des textes parlant de motard fantôme ("Ghost Rider"), de chômeur désespéré exécutant toute sa famille avant de mettre fin à ces jours ("Frankie Teardrop") ou de bombes nucléaires frappant les Etats-Unis ("Rocket U.S.A"). Hypnotique. Envoûtant. Effrayant. De son côté, Martin Rev fait bourdonner ses machines, attise les infrabasses et développe des boucles hypnotiques pour une musique répétitive et robotique, qui annoncera avec 5 ans d'avance la scène industrielle et, plus loin encore, la techno. Je n'ai jamais rien entendu qui soit de l'avant-garde, déclare Alan Vega en 1980, en parlant de Suicide. Pour moi, c'était seulement le blues de New York City. Un blues urbain perverti par les machines, qui s'assagit malgré tout dés le deuxième album sobrement intitulé Alan Vega - Martin Rev. Avec des titres comme "Diamonds, Fur Coat, Champagne", "Shadazz" ou "Dance", Vega et Rev célèbrent les fêtes underground de New York et mélangent sans complexe l'esprit disco du Paradise Garage et du Studio 54 avec les remugles du punk et le désespoir de la new wave naissante. Encore un must, mais c'est une autre histoire...
Suicide - St (Ariola, 1977) + de multiples rééditions, dont une en double CD accompagnée d'un live. Albums cultes des géants du bizarre #34 : Antipop Consortium – Arrythmia
Les fans avertis, et les lecteurs de wikipédia le savent, l'aventure Antipop Consortium commence au cœur de la scène slam new yorkaise où se jouaient les joutes oratoires du Nuyorican Cafe. C'est là que, Beans, Sayyid et Priest, les trois MC's d'Antipop affinent leur flow cybernétique et découplé. Dès lors, le trio s'invente une recette unique et totalement bluffante sur fond de radicalisme et de minimalisme. Pas de samples funky-jazzy ici, pas de références au rythm'n'blues, ni de clins d'œil trop évidents à la culture black, ou alors uniquement la plus avant-gardiste. Antipop Consortium, comme son patronyme l'indique clairement, sera "anti-pop". Accompagné par Earl Blaize, leur ingénieur du son, Beans, Sayyid et Priest ajustent leur flow contrapuntique sur les découpes en pointillé d'une musique qui emprunte autant au krautrock, qu'à la techno, sans oublier la musique industrielle, la musique concrète et l'electronica. Ce n'est nullement un hasard donc, si ce Arrythmia cinglant comme l'annonce d'une crise cardiaque dans le bras gauche de sa victime, paraît chez Warp, alors label emblématique du genre electro abstrait. Cinglante, la musique d'Antipop-Consortium l'est. Pour le milieu hip hop c'est même une claque, un revers. Dans ce domaine, où règne encore à l'époque le cliché du hustler "bbco" (pour "bagnole-bitch-chaînes en or"), Beans, Sayyid et Priest font figure de punk.
Minimaliste, conceptuel, high-tech et futuriste, Arrythmia est le manifeste d'Antipop Consortium, c'est aussi malheureusement son chant du cygne. Mais avant ça, nos trois héros vont offrir au monde un album hip hop comme nous n'en avions jamais entendu. De la rythmique tendu de "Contraption" à la battle tennis de table de "Ping Pong" en passant par l'inoubliable "Mega", un morceau héroïque, stoppé en plein vol par des choeurs d'opéra reprenant le refrain, Antipop est tout simplement au sommet de sa forme. Avec Arrythmia le trio échappe au formatage hip hop mais n'oublie pas les aînés. Avec ses congas capturées live, "Bubblz" fait penser à du ESG sous amphétamine, speed et grinçant. L'ensemble sonne même un peu old school, mais c'est en hommage à une époque où le hip hop se permettait tout. La leçon de hip hop retenue par Antipop Consortium, c'est celle des novateurs et des avant-gardistes comme Afrika Bambaataa et Grandmaster Flash. Les grands frères (grands-pères ?) qui n'hésitèrent pas à ce frotter au punk et à la new wave dans les années 80. Des années 80 très présentes également, sur Arrythmia, avec sa pléthore de vocoder, de basses à la fois froides et volumineuses, sa syncope judicieuse à la Erik B. & Rakim, ses dissonances. Antipop Consortium nous parle du futur, mais d'un futur tel qu'on l'imaginait dans le passé. Retro-futuriste.
Pour finir, les trois garçons s'offrent même le luxe de signer des hits en puissance avec le très electro "Dead in Motion" et l'entêtant "Ghostlawns", titre ultra efficace tout en synthés répétitifs et bondissants, dont vous aurez le bonheur de goûter ici, maintenant, en vidéo. Pour le coup, l'antipop devenait pop. Mais l'ego joue souvent des tours aux groupes et le trio devait se séparer juste avant la sortie d'un extraordinaire album posthume en compagnie de Matthew Shipp. De son côté, Beans produit plusieurs albums ébouriffant en solo, toujours chez Warp. Quant à Sayyid et Priest, ils signèrent ensemble sous le nom d'Airborn Audio, le temps d'un album plutôt réussi chez Ninja Tune. Mais tout ça c'est désormais du passé, nous sommes dans le futur, et Antipop revient !
Antipop Consortium - Arrythmia (Warp, 2002) Albums cultes des géants du bizarre #33 : Young Marble Giants - Colossal Youth
Tic Tic, Toc Toc, Tic Tic, Toc Toc, c'est ainsi que débute ce Colossal Youth dont le titre ne peut se lire que comme une énorme blague, tant les compositions de ces trois-là feraient passer n'importe quel titre de Wire pour du rock progressif boursouflé. A eux trois, ces Anglais introvertis signèrent pas moins qu'une vingtaine (plus un) de classiques instantanés ("N.I.T.A.", "Salad Days", "Wurlitzer Jukebox!"). A la fois poétique et surannée, leur musique construite sur de petits riffs nerveux ("Include Me Out", "Music for Evening"), accompagnée d'une boite à rythmes rachitique ("Searching for Mr Rigth"), le fameux stylophone ("The Taxi") et d'une basse post-punk - autant dire new wave - ("Eating Noddemix", "Constantly Changing") s'intronise pop minimale avant-gardiste malgré elle et ouvrira la voie au mouvement lo-fi dans les années 90. Adulé par Peter Buck de R.E.M., Colossal Youth était aussi le disque fétiche de Kurt Cobain tandis que "Credit In The Straight World" fut repris par Courtney Love de Hole. Intemporel, il inspirera plus tard des artistes comme The Notwist, Tarwater ou To Rococo Rot. Musique pour robots en manque d'amour ("The Man Amplifier") piqueté de funk blanc dépressif ("Wurlitzer Jukebox!") et de calypso racho ("Salad Days"), Colossal Youth est aussi l'album de chevet de Thomas Morr, le fondateur du label de référence de la pop électronique et mélancolique, Morr Music. Cet aspect à la fois funky et anémique des derniers morceaux de l'album, sera d'ailleurs la carte de visite d'Alison Statton qui partira plus tard fonder Week-end. 28 ans après, Colossal Youth nous laisse toujours sur les genoux, époustouflés. Et dire qu'il y en a encore pour penser qu'il ne s'est rien passé dans les années 80, alors que le talent et le génie de ces trois-là auraient pu, à lui seul, suffire à toute une décennie. A noter que le groupe s'est réuni exceptionnellement à l'occasion du festival ATP (All Tomorrow's Parties) 2007, dont le curateur était le webzine Pitchfork. Colossal Youth a également été réedité en 3 CD remplis de bonus et de goodies. On lui préférera pourtant à jamais la version originale, et séminale, de Rough Trade.
Young Marble Giants - Colossal Youth (Rough Trade, 1980) Albums cultes des géants du bizarre #32 : Miles Davis - On The Corner
Ce feeling on le doit à la trompette de Miles évidemment, ou devrais-je dire, la trompette "fantôme" de Miles en ce qui concerne On the Corner, car l'instrument fétiche de l'inventeur d'un certain minimalisme jazz, n'a jamais été autant à la fois présent et absent que sur cette œuvre au groove proprement chamanique. La trompette de Miles donc, électrifiée, branchée sur une pédale wah wah, ne se décline plus qu'en trilles hystériques, injonctions autoritaires, saillies et riffs désarticulés qui accompagnent la guitare de John Mc Laughlin quand elle ne singe pas carrément le jeu du guitariste au point que l'auditeur n'arrive plus à faire la différence entre les deux instruments. Ce qui est logique quand on sait ce qu'On the Corner doit au rock, autant qu'au jazz. Dans cette musique grouillante comme un "Maggot Brain", on sent l'influence de Sly Stones et de Funkadelic bien sûr, mais également celle de Jimi Hendrix ou de Santana, que Miles vient de découvrir par le biais de sa compagne d'alors, la chanteuse Betty Davis. Eternel curieux en quête de sons nouveaux, Miles Davis n'oubliera pas non plus d'inviter les musiques du monde, c'est pourquoi l'album résonne aussi de raggas urbains et de percussions tout droit importés du continent africain.
Mais au milieu de ce fouillis de textures et d'interventions extérieures, l'album bénéficie aussi d'étonnante plages de respiration, des pauses électroniques, qui elles, doivent beaucoup au Karlheinz Stockhausen de Mixture/Kontakt et Telemusik que Miles Davis écoutait avidement à cette époque. A propos de On the Corner les Allemands de Can diront même qu'Ege Bamyasi (1973) n'aurait jamais pu exister s'ils ne l'avaient pas écouté, et il suffit de se concentrer sur le jeu de batterie de Jack de Johnnette et Billy Hart, thème répétitif en constante mutation sur toute la première face d'On the Corner (et particulièrement sur "New York Girls") pour s'en convaincre. Injustement oublié, On the Corner restera l'un des albums les plus groovy du jazzmen emblématique qu'est Miles Davis, à des années lumières de ses expérimentations funk et hip hop des années 80, On the Corner synthétise avec brio la modernité du jazz et son aspect intemporel. Forcément culte !
Miles Davis - On the Corner (CBS, 1972) Albums cultes des géants du bizarre #31 : Mercury Rev - Yerself Is Steam
Il n'y a pas de place en effet, pour le jansénime du hardcore dans la musique de Mercury Rev, ni pour la pose chemise de bûcheron et barbe hirsute du grunge. A vrai dire leur musique est si étrange que l'on se prend à soupçonner qu'elle est psychédélique par défaut, l'étiquette étant celle qui correspond le mieux à leur chaos intérieur et à leur passion débordante qui les anime (sans compter la présence d'un vrai "dingue" au sein du groupe, en la personne de Grasshopper aka Sean Mackowiak). Sur Yerself Is Steam, c'est le chaos et la passion en effet, qui règnent en maîtres absolus. L'album unit dans une vaste bourrasque sonore, hurlement de synthés déchirants, déflagrations de guitares apocalyptiques, clarinette éthylique, orgue déglinguée, chœurs d'anges déchus et mélodies cosmiques. La plupart de leurs morceaux (le culte "Chasing A Bee", mais aussi "Blue And Black", "Frittering" ou l'épique "Sweet Oddysee Of A Cancer Cell T' Th' Center Of Yer Heart"), dépassent les 7 minutes et se terminent généralement dans l'anarchie ou parfois, plus poétiquement, sur de longs field recordings enregistrés live dans la rue (le captivant final de 30 minutes de "Coney Island Cyclone" sur Car Wash Hair EP). Partagé entre apaisement d'héroïnomanes satisfaits et crise de démence furieuse, Yerself Is Steam est un electrochoc dont beaucoup, à commencer par certains membres du groupe, ne se remettront pas. Un an plus tard, l'album est réédité pour le bonheur de quelques fans, généreusement accompagné de Lego My Ego, un album d'outtakes, de morceaux live et d'inédits. Parmi ceux-ci, "Blood On The Moon", sommet de pop culte et bizarre qui nous laisse encore le cul par terre 16 ans après. Mercury Rev continuera sa route avec l'épatant Boces, puis le flamboyant See You On The Other Side qui les verra s'approprier avec aisance le rôle inattendu de virtuoses, pour finir sur le très beau et avouons-le, un brin ennuyeux, Deserter's Song, qui marque le moment où la virtuosité en question prendra le pas sur la folie et la passion. Le reste appartient à l'histoire, mais jamais les membres de Mercury Rev ne retrouveront la spontanéité purement démentielle de Yerself Is Steam. Peut-être est-ce tant mieux pour eux finalement...
Mercury Rev - Yerself Is Steam (Mint Film, 1991) Albums cultes des géants du bizarre #30 : Autechre - Chiastic Slide
On n'a pas fini de s'émerveiller devant le paradoxe que représente Chiastic Slide. Un disque sur lequel Brown et Booth semblent avancer en terrain accidenté, donnant l'impression de trébucher à chaque pas, labourant les mélodies naissantes tout en faisant naître d'autre images plus saisissantes encore. Des visions de territoires désolés sur lesquels règne en apparence le plus profond chaos. En apparence seulement car en vérité, le duo sait très bien où il va. Fini les clins d'œil à Detroit généralement utilisés par les inventeurs de ce que l'on appelait alors "l'intelligent techno", exit les gimmicks electro trop faciles, il ne reste ici que les visions post-apocalyptiques et futuristes de la musique industrielle du début des années 80, mais ce n'est pas tout. En créant cette musique à la fois puissante et fragile, basses lourdes et nappes éphémères sur cliquetis cristallins et craquements microscopiques, Autechre s'approche de la musique contemporaine, oblitérant les répétitions de rigueur dans la musique électronique de la seconde moitié des années 90, cassant la structure des morceaux en utilisant les breaks pour créer de nouveaux passages et lancer des passerelles inédites. Sur Chiastic Slide, Autechre est en chantier. Le duo agit un peu comme un rouleau compresseur doublé d'une foreuse, il aplanit et fore dans un même élan, tout en construisant des ponts. Pas de doute, on est à Sheffield, ville post-industrielle en ruine, et rarement environnement aura eu une telle influence sur la musique. Pourtant l'auditeur attentif et courageux finira par repèrer les mélodies minimalistes rapidement démontées de "Cipater" ou "Hub", les éclats brisés de boîte à musique sur "Nuane", les réminiscences hip hop, la passion originelle des deux Anglais, qui s'imposent malgré tout dans le martèlement de grosse caisse de "Recury". Et que dire de "Cichli", une presque pop song à la ritournelle electro pop tournoyante et optimiste qui semble vouloir éclairer le chemin de l'auditeur au milieu d'un album ? Ce n'est plus de la musique, c'est de l'architecture.
Avec Chiastic Slide, Autechre donnera ses lettres de noblesse à la musique électronique. Nul ne pourra plus accuser le genre de légèreté, et pourtant, grâce à ses structures minérales en expansion, sa finesse et sa complexité, la musique d'Autechre ne se contente pas d'abstraction, au contraire, rares sont les albums electro aussi organiques et vivaces.
Autechre - Chiastic Slide (Warp, 1997) |
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