Feast of Wire de Calexico



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Arizona Dream



Sous le nom de Calexico, Joey Burns et John Convertino, section rythmique de Giant Sand, produisent des disques d'atmosphère, hors du temps, véritables invitations au voyage et au rêve. Albums magnifiques où la lenteur et l'indolence sont érigées en art de vivre. Feast of Wire, avec sa beauté discrètement ravageuse, ne déroge pas à la règle. Cinquante neuf minutes inestimables, envoûtées et envoûtantes.
Plus loin, c'est le Nebraska effrayant chanté par Springsteen, avec ses premiers déserts gris. Ici, c'est un paysage différent. Un rêve d'évasion tout en ocre et en poussière qui sent bon l'Amérique et la paresse. Empreinte d'une mélancolie nomade, la musique de Calexico aurait pu se refléter dans l'œil fou de Harry Dean Stanton. Nourrie d'une somme d'influences musicales, littéraires et cinématographiques, elle évoque tout à la fois la chaleur écrasante et poisseuse des plaines désertiques de l'Arizona et les rues poussiéreuses d'une ville mexicaine.

Lorsque, chez nous, le ciel est trop bas, c'est au soleil de ces chansons résolument magnifiques, de ces instrumentaux à la beauté changeante qu'on va se réchauffer. On savoure dans ces textes d'une troublante puissance évocatrice les histoires que Cormac McCarthy ou Carlos Fuentes ont oublié d'écrire. Et, avec les yeux fascinés d'un enfant attentif, on écoute Joey Burns animer ses personnages dégingandés, clochards célestes ou cabochards indomptables aux allures de nosferatu ivres qui débarquent en ville, puis disparaissent comme des spectres. Car il circule beaucoup de fantômes et de tragédies dans les albums de Calexico. L'Amérique désolée y est fouettée au sang par ces chroniques de laissés pour compte et de perdants magnifiques. Avec une noirceur qui évoque, mais est-ce vraiment un hasard, les films de Peckinpah.

Entre grands espaces, plaines désertiques et rues poussiéreuses, Calexico produit des disques hors du temps, véritables invitations au voyage et au rêve. Feast of Wire, avec sa beauté discrètement ravageuse, ne déroge pas à la règle. John Convertino rythme de son envoûtant jeu de batterie des chansons dévoreuses d'espace et, dans sa cavale, la musique de Calexico entraîne une poignée de mauvaises pensées, longtemps restées dans l'ombre, jamais sorties de taule, qui ont le teint hâve et le cœur affamé. Ainsi, sur Black heart, chanson poisseuse comme un jour de canicule, tandis que, pareils à des vautours, de sombres violons déchirent l'air, Burns lâche-t-il : «Spring is frozen/ Now I'm stuck in low / wrapped with wire / Tapped to the heart / Can't find no poison / Nor I got no cure / Fangs are stuck inside my skin.» A chaque mot, il nous murmure ses angoisses. On croirait qu'il nous les confie dans le creux de l'oreille. Son timbre subtilement voilé flotte aérien et profond avec ce souffle parfois rauque, parfois brûlant, qui ressemble à la vie. Et l'Amérique devient un tout petit morceau de terre réduit à l'exacte dimension du cœur.

Comme sur les précédents albums, il souffle sur Feast of Wire , disque d'atmosphère, le vent brûlant de vénéneuses trompettes mariachi. Le disque nous plonge dans un magma de country-western accablée de chaleur. A son contact tout se lézarde, se fissure, se désagrège. Mais si, sous un soleil de plomb, certains morceaux, tel Across The River, se perdent dans une vallée de violons et de larmes, ce quatrième album, de rythmes latins en moments sombres et délicats, dévoile une palette de styles et d'influences infiniment riche. Les réminiscences du piano triste déjà entendu dans les bars du Berlin de Lou Reed hantent un The Book And The Canal, divinement mélancolique. Sur Güero Canelo, on croit entendre aboyer en arrière fond un Tom Waits ivre de mezcal tandis qu'en fin d'album, avec Crumble, pur joyau de jazz noir, la nuit tombe sur la ville, sans pesanteur, sans brusquerie, avec cette manière de tout envelopper, de tout recouvrir. Elle redessine les contours, allonge les ombres et, comme dans un rêve, insensiblement, le décor change. Digne des plus grands standards, le titre convoque les fantômes de Max Roach, Miles Davies et Charlie Mingus. On se retrouve alors dans l'ambiance enfumée de quelque club de Manhattan et le score évoque ici davantage les déambulations, noires et blanches, du Shadows de Cassavetes que les lignes perdues et les grands espaces d'un Paris-Texas de nouveau conviés sur No Doze, dernier titre de l'album.

Mais, du désert Mojave aux rues new-yorkaises, la musique de Calexico reste, pour notre plus grand plaisir, celle de tous les enchantements et de toutes les perditions. Cinquante neuf minutes inestimables, envoûtées et envoûtantes.

Marc Sauvaud Le 11 mars 2003
- Casa de calexico : site officiel. - En concert à l'Olympia le 03 avril 2003.