Anticonformiste et attachant, le guitariste, chanteur, « Trouveur » Dick Annegarn n’est pas un bouffon mais la bouffée d’air frais de la chanson française des années 70. Celui qui, déjà à cette époque, dénonçait le music business a su aller au bout de ses idées et proposer une alternative culturelle citoyenne comme malheureusement trop peu d’artistes.
C’est le 9 mai 1952, à La Haye aux Pays-Bas, que Benedictus Albertus Annegarn voit le jour. La famille déménage six ans plus tard : le père, traducteur, travaille pour l’Union Européenne à Bruxelles. Féru de folk et de blues américain (
Woody Guthrie, Big Bill Bronzy), Dick apprend d’abord en autodidacte sur la guitare empruntée à son frère. En 1972, il s’établit à Paris et suit notamment les cours du célèbre Petit Conservatoire de Mireille.
De « Ubu » à « Mireille » : Les premiers succès
Mais l’atmosphère du milieu et ses faux-semblants le déçoivent déjà, et il songe à quitter la France. C’est alors que Jacques Bedos, le directeur artistique de Polydor, l’attrape au vol et suscite chez Annegarn suffisament de confiance pour que ce dernier signe un contrat d’exclusivité de 5 ans. Trois albums incontournables sont produits entre 74 et 75 :
Sacré Géranium,
Polymorphose et
Mireille. Ils mettent en lumière l’insaissable style du néerlandais : jeux sur les mots, tendresse et grotesque (
« Bébé Eléphant »), douceur infinie et mal-être diffus (
« Frisoschénie »). Une foultitude de titres marque les esprits : l’histoire tragique de la mouche
« Mireille », les personnages de
« Ubu », mais aussi
« Sacré Géranium », l’immense
« Bruxelles » sans oublier le
« Roi du Métro ».
Dick Annegarn se produit dans des salles prestigieuses ou immenses – l’Olympia, le Théâtre de la Ville, le Palais des Congrès – mais le succès l’incommode. Le départ de Jacques Bedos rompt ses liens avec Polydor, et l’artiste enregistre en compagnie du « Zappa français » Albert Marcoeur, un album qui correspond à ses aspirations d’indépendance. Plus difficile d’accès,
Anticyclone est peu relayé sur les ondes.
Le départ vers une nouvelle vie
L’inventif chanteur tente désormais de mettre à profit son succès pour relayer des causes citoyennes : bien avant la mode du commerce équitable, il tourne en compagnie d’un « souk itinérant » qui propose la vente de produits artisanaux variés ; il invente le concept « Tâche D’Huile », qui offre aux personnes croisées sur la tournée d’enregistrer un billet d’humeur diffusé lors du concert. Ces différentes actions, prodiguées sur 60 000 km de tournée, ne parviennent pas à satifaire pleinement Dick Annegarn : il fait ses adieux à la scène en 1978 à l’Olympia, enregistre le double album live « De ce spectacle ici sur terre » pour clore son contrat avec Polydor, et remet un dossier à la presse, intitulé « La rock-industrie et moi ».
Il n’a que 26 ans et achète deux péniches pour poursuivre ses idéaux : action locale, « café limonade », micro ouvert (open mic)… Refusant toute subvention, Dick Annegarn reprend sa guitare pour livrer quelques concerts, voire un rare album de temps en temps (
Ferraillages en 1980,
Citoyen en 1981,
Frères ? en 1986) lorsque l’argent manque. Il explore d’autres horizons artistiques, comme le théâtre et le jazz –
Frères ? est enregistré en compagnie de
Richard Galliano – voyage beaucoup (Cambodge, Ethiopie, Maghreb). Le public s’habitue donc à le revoir de temps en temps, presque par surprise, comme un vieil ami bourru qui ne donne plus de nouvelles.
Retour sur le devant de la scène
Dans les années 90, Dick Annegarn sort peu à peu de sa retraite. Trois albums produits en une poignée d’années (
Ullegarra,
Chansons fleuves et
InéDick), des scènes plus nombreuses, l’artiste refait surface et l’amnésie collective se brise : Annegarn est bien cet immense songwriter des 70’s qui refusait la compromission artistique.
C’est finalement en 1997, avec
Approche-Toi, publié par Tôt ou Tard, que Dick Annegarn scelle son grand retour. La critique est excellente, le public accourt, nombreux, à ses concerts. 2 ans plus tard,
Adieu Verdure confirme ce retour au premier plan. Mais ce succès n’entame nullement l’indépendance et le refus du conformisme de son auteur. Un disque plus sombre et introspectif est publié en 2002,
Un’Ombre, suivi par l’apaisé
Plouc en 2005.
C’est à son influence majeure dans la chanson française que la compilation
Le Grand Dîner rend hommage.
Mathieu Boogaerts,
Arno,
Bénabar,
Christophe, -
M- ,
Alain Souchon y poussent la chansonnette et se réunissent sur la scène du Bataclan pour un concert exceptionnel en compagnie de l’innoubliable Dick.