« The King is gone but he’s not forgotten »), chantait
Neil Young dans « My My Hey Hey » (1977). Une façon simple et directe de rappeler qui fut le Patron. Conspué, accusé d’avoir pillé la musique des Noirs ou de n’avoir été qu’un simple pantin à la solde des maisons de disque, Elvis n’est pas l’inventeur du rock’n roll : c’est clair. Le terme est né dans la bouche d’un DJ pour désigner une musique (noire) qui existait depuis le début des années 40 : le rythm’n blues. Mais il reste celui qui en a fait la grande musique populaire de la deuxième moitié du 20ème siècle, l’idole de plusieurs générations de musiciens et de mélomanes. Ses interprétations sont restées des modèles du genre et peu de gens, surtout parmi ceux qui le discréditent, peuvent prétendre lui arriver à la cheville, malgré les moments ridicules de sa carrière...
C’est en pleine Crise Economique qu’il naît, à la frontière du Mississippi et de l’Alabama. Et sa naissance alimente à elle seule de nombreux fantasmes.
Nick Cave fera de Tupelo, la ville natale d’Elvis, un lieu visité par le même diable qui avait négocié l’âme de
Robert Johnson contre quelques accords de guitare.
Scott Walker, pour sa part, dédiera l’un des morceaux de « The Drift » (2006) à Jesse Garon, ce frère jumeau mort-né à qui le chanteur avait l’habitude de se confier, dans ses moments de déprime.
Sa famille vit chichement de la terre : les problèmes d’argent des Presley conduiront même le père d’Elvis en prison. Pentecôtiste, elle participe à de nombreuses chorales gospel, dans lesquelles le chanteur donne de la voix pour la première fois. A ses onze ans, sa mère lui offre sa première guitare et son oncle lui enseigne ses premiers accords de bluegrass. En 1948, toute la famille part s’installer à Memphis, pour trouver du travail. Dans leur quartier pauvre vivent de nombreux Noirs. C’est là, sans doute qu’Elvis se familiarise avec le rythm’n blues, les radios blanches boycottant quasi systématiquement la musique noire.
Adolescent solitaire et timide, Elvis chante quelquefois au bal de son lycée mais n’envisage pas sérieusement de faire carrière dans la musique. Après quelques petits boulots, il ambitionne un temps de devenir routier. Et c’est au prix d’un effort sur lui-même qu’il frappe un jour de l’été 1953 à la porte des studios Sun de Sam Philipps, où ses chanteurs favoris de gospel, les Blackwood Brothers, avaient gravé quelques enregistrements célèbres. Accompagné de sa guitare, Elvis y enregistre deux morceaux des Ink Spots, célèbre groupe de doo-wop de l’époque. Mais Sam Philipps ne réagit pas… Sans la persévérance de sa secrétaire et d’Elvis lui-même, qui entre deux journées de travail retourne plusieurs fois au studio, l’histoire aurait pu s’arrêter là.
Après un nouvel, essai « Without You », Sam Phillips présente Elvis à un guitariste, Scotty Moore et à un bassiste, Bill Black. Et au cours de l’été 1954, les trois hommes commencent à répéter. Ils essaient de faire de la country et n’y arrivent pas très bien. Un jour, pour s’amuser, Elvis se met à jouer de la guitare à toute allure, en chantant de façon guillerette un vieux blues. Ses deux camarades partent au quart de tour. Le résultat : « That’s Alright, Mama », sera considéré par certains comme le premier 45 tours de rock’n roll de l’histoire. Ce n’est pas forcément vrai, on l’a vu, mais force est de reconnaître qu’il ne correspond à rien de connu.
Commence alors la période Sun d’Elvis, urgente et bluesy. En développant le genre embryonnaire du rock’n roll, le King en invente en fait la première déclinaison : le rockabilly, appelé à un bel avenir. Conscient de la force de cette nouvelle musique, il y confronte un large répertoire, allant des tubes de rythm’n blues interprétés par Lloyd Price ou Big Joe Turner (« Shake, Rattle And Roll ») aux blues ruraux semblant sortis de la nuit des temps, comme « Mystery Train »… Au cours de ses concerts, Presley invente enfin le jeu scénique qui va faire de lui une star. Il se roule par terre et danse comme un possédé, mettant l’accent (avec les gestes adéquats) sur les connotations sexuelles des paroles. Les spectateurs et surtout les spectatrices de Memphis hurlent, annonçant tous les excès des décennies suivantes….
Le succès de « Rock Around The Clock » de
Bill Haley, en 1955, attire l’attention d’un jeune businessman au passé louche, Tom Parker, qui restera connu dans le milieu par son surnom : « Le Colonel ». Après un concert d’Elvis, il sent que ce dernier va devenir un héraut d’un nouveau genre et s’impose, pour le restant de ses jours, comme son manager. Pour la somme dérisoire – a posteriori – de 35 000 dollars, il fait racheter par RCA tous les droits des enregistrements Sun. Elvis peut dès lors jouer avec un orchestre plus complet, dans lequel la place de Scotty Moore et Bill Black reste cependant centrale pendant les années suivantes.
C’est en 1956 que le rock’n roll devient un phénomène national aux Etats-Unis, aussi bien grâce à des artistes noirs comme
Chuck Berry ou
Little Richard, que grâce à des Blancs comme
Jerry Lee Lewis. Elvis, pour sa part, déclenche un énorme scandale dès son premier passage à la télévision, choquant les familles par sa fameuse façon de danser. Et nombre de 45 tours qu’il publie cette année-là : « Heartbreak Hotel », « Hound Dog », « Blue Suede Shoes » (de Carl Perkins), « Don’t Be Cruel » (d’Otis Blackwell) ou le slow « Love Me Tender » (tiré de son premier film, un western du même nom) sont des pierres angulaires du rock, qui seront repris un nombre incalculable de fois.
A 22 ans, Elvis devient une immense star, l’idole de la jeunesse. Son succès dépasse de loin ceux de
Frank Sinatra et de tous les chanteurs de music-hall qui dominaient jusque-là les radios blanches américaines. Et, en 1957, rien ne semble pouvoir arrêter sa montée en puissance. « Jailhouse Rock » de Leiber et Stoller, et le film du même nom, ne font que renforcer l’image rebelle du rock’n roll… malgré un texte au second degré, truffé de calembours ! Avec son swinguant album de Noël, Elvis provoque une nouvelle polémique, devenant un chanteur familial pour certains et un dangereux profanateur pour d’autres.
Après une nouvelle série de succès en 1958 (« All Shook Up », « Don’t »…), le chanteur est appelé pour effectuer son service militaire. Sa longue absence va à la fois produire une première rupture dans sa carrière, et la première grande crise à laquelle sera confronté le rock’n roll. Suite à une campagne de presse déchaînée, mettant en cause leurs goûts pour les (trop) jeunes filles, Chuck Berry et Jerry Lee Lewis font tous deux face à de graves ennuis judiciaires. Little Richard, lui, a rencontré Dieu en 1957, est devenu révérend et considère (pour un temps) le rock’n roll comme la musique du Diable. Enfin,
Buddy Holly meurt tragiquement dans un accident d’avion, en compagnie de Big Bopper et Ritchie Valens. Poussé par les radios, le courant High School triomphe. Et cette musique rythmée, mais jouée par des jeunes Blancs polis et bien coiffés (Paul Anka, Fabian, Bobby Darin…), s’éloigne considérablement de la violence rythm’n blues des premiers rockeurs.
Bref, quand Elvis revient, en 1960, il se trouve déjà beaucoup de gens pour dire que le rock est mort. Pour réagir, le chanteur (conseillé par le Colonel) va adopter une attitude ambiguë dont il ne démordra plus guère. Une bonne part de sa discographie va être consacrée à un répertoire familial (gospels, titres country et western…) et à d’invraisemblables niaiseries pour adolescents, en tête desquelles on mettra la grande majorité de ses films musicaux, où il jouera des rôles de plus en plus improbables : karatéka, pilote d’hélicoptère, cowboy, Indien… Pourtant, il reste, au fond, fidèle à ses premières amours, concoctant des classiques amers ou provocants comme « Fever » (1960), « His Latest Flame » (1961), « Devil In Disguise » (1963)… et tant d’autres, que les passionnés dénichent sans relâche.
Au milieu de la décennie, le succès des
Beatles et des
Rolling Stones ébranle à sévèrement ébranler le sien. La jeunesse a désormais de nouvelles revendications et ne se reconnaît plus guère dans son univers, coincé quelque part entre Hollywood et Hawaii. En 1969, Elvis décide pourtant de retourner enregistrer à Memphis, effectuant un légendaire come-back. Entouré de musiciens rompus à la soul, qui triomphe alors dans cette ville, il enregistre « From Memphis In Memphis », qui reste peut-être son meilleur album, et obtient un succès planétaire avec les 45 tours « Suspicious Minds » et « In The Ghetto ». On le découvre aussi poignant quand il dénonce le racisme et l’exclusion que quand il chante l’amour. Et, fort de ce nouveau prestige, il s’acquière à jamais son surnom : The King.
Entouré de jeunes talents, comme
Tony Joe White, il concocte quelques nouveaux classiques de rock and soul les années suivantes, de « Polk Salad Annie » (1971) à « Burnin’ Love » (1972). Mais cet état de grâce dure peu de temps… Miné par son divorce avec Priscilla et par de vieilles fêlures, Elvis se réfugie dans l’alcool et les antidépresseurs. Sa santé physique et morale se dégrade à vitesse grand V, il devient obèse et paranoïaque, ne quittant plus son palais (baptisé « Graceland ») que pour des shows à Las Vegas où il apparaît dans des tenues somptueusement kitsch, l’air hagard, comme une ombre de lui-même. Le 16 août 1977, alors qu’une nouvelle révolution, le punk, est en train d’agiter le rock, on apprend une nouvelle prévisible : le Roi est mort, d’une probable overdose de médicaments.
Des rééditions et des hommages ont tout fait, jusqu’à nos jours, pour préserver sa légende. De
Paul Simon (« Graceland ») aux
Pet Shop Boys (« Always On My Mind »), en passant par
Prefab Sprout (« Moondog »), Nick Cave (« In The Ghetto ») ou
UB40 (« Can’t Help Falling In Love »), des personnalités issues de tous les horizons musicaux lui ont rendu hommage, en reprenant ses titres ou en le citant dans leurs paroles. Au sommet du bon goût, du mauvais goût ou des deux à la fois, il est un géant de la culture populaire du 20ème siècle et, à ce titre, un insondable mystère…
+ Qu'Elvis soit mort c'est un fait certain, s'il était toujours là, il aurait réapparu il aimait..
+ A l'intention de Remi. Avant de me fustiger, assurez vous de l'auteur des commentaires que vous..
+ et oui encore un commentaire anti elvis de la part d'un soixante huitard attardé ou d'un de ses..