"On cherchait un nom. Alors comme nous étions à Pigalle, et plein d’ambition, on s’est dit qu’avec un nom comme Pigalle, connu au fin fond de l’Afrique et de l’Orient, nous serions un groupe forcément international" (2002)
Certains complexent sur leur physique physique, d'autres s'en font une stature. François Hadji-Lazaro est de ceux-là. Et sa silhouette imposante est à l'image de la place qu’il occupe dans le paysage musical hexagonal. Avec
Pigalle, groupe de rock français trop souvent sous-estimé, il a préfiguré dix ans avant bon nombre des tendances qui ont marqué la chanson française des années 90. Avec
Les Garçons Bouchers, il a pondu un des classiques les plus absolument débiles et jouissifs du répertoire punk : « La Bière ». Avec son label, Boucheries Productions, il a enfin participé à l’aventure du rock alternatif, en marge des grandes majors. Se faisant, il a révélé quelques talents essentiels.
C’est à Paris que naît le chanteur. Pas dans le 9ème ou le 18ème arrondissement, mais dans le paisible 14ème, où vivait
Brassens. Sa famille est nombreuse, il est le petit dernier, mais il découvre la musique tout seul, comme un grand :
Bob Dylan, pour commencer et, au-delà, le folk sous toutes ses formes. Dans les années 70, peu convaincupar le rock progressif, il s'intéresse à toutes sortes de musiques folkloriques, alors très en vogue en France. Il devient alors un impressionnant multi-instrumentiste, capable de jouer de la guitare, du violon, de la flûte ou de la cornemuse. Il gagne sa vie en tant qu’instituteur et monte un groupe avec ses copains : Pénélope.
Alors que ses abus d’alcool le font basculer dangereusement dans la galère chronique, la vague punk lui offre un nouveau départ. Au début des années 80, il fonde Pigalle. Le groupe répète dans une cave au pied de la Butte (Montmartre) et, petit à petit, devient un duo, réunissant Hadji-Lazaro et Daniel Hannion, remplacé par Henri Escudié. Le groupe forge son style, entre minimalisme tendance boîte rythme et chanson gouailleuse à l’ancienne.
Mais c’est au sein d’un autre groupe que le chanteur sort son premier disque. 1985 est l'année de naissance des Garçons Bouchers, marqués par la voix éraillée d’Eric Blank et la basse de Riton, membre de
Parabellum. Sorti au début de l’année suivante, le 45 tours « La Bière », autoproduit, ressemble à une blague mais devient instantanément culte chez tous les keupons de l’Hexagone. C’est dit, les Garçons Bouchers feront des disques ! Et comme, en ces temps reculés, l’extrémisme n’est pas de mise chez les majors, ils les diffuseront sur leur propre label, imitant l’exemple des
Bérus. C’est ainsi que naît Boucheries Productions. Dans la foulée, les musiciens alignent une impressionnante série d’albums : « Les Garçons Bouchers » (1987), « Tome II » (1988), « Un Concert » (1989), « On A Mal Vieilli… » (1990), dans lesquels ils s’essaient au ska, au rap et à toutes sortes de musiques folkloriques, sans perdre une seule seconde leur esprit bourrin et décalé. La reprise hardcore devient vite leur spécialité, comme en témoignent « Du Beaujolais » (« No Milk Today » des Herman’s Hermits, « Viens Voir Les Musiciens » (d’
Aznavour) ou « J’Ai La Rate Qui S’Dilate » !
A cette époque, Pigalle sort également un premier album éponyme un peu raté, et François Hadji-Lazaro, décidément malade d’une bougeotte chronique participe aux Carayos, un « super-groupe » délirant avec le chanteur de Parabellum, le bassiste des
Wampas et un certain
Manu Chao, dont
le groupe vient de signer chez Boucheries. Le label attire des artistes de plus en plus nombreux de la scène alternative, tandis qu’Hadji-Lazaro gagne la célébrité. Il entame une carrière d’acteur qui l’amènera à collaborer avec
Georges Lautner,
Bertrand Tavernier,
Caro et
Jeunet,
Christophe Gans ou
Claude Berri.
C’est en 1990 que Pigalle signe son hymne : « Dans La Salle Du Bar-Tabac De La Rue Des Martyrs », dédié au Paris enfumé des nuits sans joie. L’album, « Regards Affligés Sur La Morne Et Pitoyable Existence De Benjamin Tremblay », mérite d'être qualifié de chef-d’œuvre, dans la mesure où on ne lui connaît aucun équivalent. Narration pleine de trous et d’écarts, disque concept située d'un monde urbain et onirique, il laisse la part belle à la plume du chanteur. La musique, quant à elle, mène à son plus bel aboutissement le punk folklorique et décharné du groupe.
Les Garçons Bouchers poursuivent leur route jusqu’en 1995, où sort une sorte de disque d’adieu : « Ecoute, Petit Frère ! ». Pigalle devient, pour un temps, la priorité du chanteur. Mais, malgré leur verve littéraire, les albums « Rire Et Pleurer » (1993) et « Alors… » (1997) ne parviennent pas à retrouver la magie du deuxième album.
En revanche, Boucheries Productions connaît son apogée artistique dans les années 90. Divisée en plusieurs sous-labels « Boucherie », « Abatrash », « Acousteak » et « Chantons Sous La Truie », la maison sort du rock strictement alternatif, s’ouvrant à la musique traditionnelle, à la chanson française ou à l’indus-metal. Il révèle des artistes comme
Clarika, Les Elles, Les 10 Petits Indiens, Y-Front et réédite en CD la discographie de
Malicorne. Quelques compilations mémorables (comme « Petite Oreille », destinée aux enfants, ou « C’Est La Reprise ») rendent compte de cette diversité. Mais, à quelques notables exceptions près, comme
Paris Combo, les artistes de Boucheries ont un succès discret. Et ceux qui touchent un plus large public tendent à imiter l’exemple de la Mano Negra, qui avait quitté le label pour rejoindre Virgin dès la fin des années 80.
Un jour, au début des années 2000. Hadji-Lazao met la clef sous la porte. Il poursuit depuis une carrière solo qu’il avait entamée en 1996 sur « François Détexte Topor », collaboration avec l’écrivain, dessinateur et artiste imprévisible
Roland Topor, inventeur de Téléchats comme du scénario du « Locataire » (de
Polanski). Il a à ce jour sorti les albums « Et Si Que… » (2003), « Contre Courant » (2004) et « Aigre Doux » (2006), où il synthétise ses influences principales : le rock, le folk, la chanson française et la poésie. Il a rencontré
Olivia Ruiz sur son chemin en 2005 et s'est offert deux duos avec elle sur une réédition de « Contre Courant ».