L'information n'est pas la connaissance. La connaissance n'est pas la sagesse. La sagesse n'est pas la vérité. La vérité n'est pas la beauté. La beauté n'est pas l'amour. L'amour n'est pas la musique. La musique est LA MEILLEURE DES CHOSES... dans Packard Goose (le célèbre Music is the Best. ”
Frank Zappa est un cas à part. Intellectuel faisant du rock plutôt que rockeur imitant l'intelligence, guitar-hero présent dans tous les palmarès concernés, rocker préféré de ceux qui n’aiment pas le rock. Armé de sa culture (extrêmement solide) et son esprit critique aiguisé, le musicien a passé sa vie entière à ridiculiser le monde de la pop, son règne de l’apparence et sa logique commerciale. Se faisant, il a bâti une œuvre très particulière, à la fois burlesque et complexe, qui tient autant du rock que du free-jazz ou de la musique contemporaine, et bien peu de gens peuvent estimer avoir fait le tour des quelques 80 disques officiels qui retracent sa carrière.
L’histoire débute dans les années 60, en Californie. Zappa est étudiant en musicologie et joue dans quelques groupes de doo-wop et de rythm’n blues avant de travailler pour un temps dans une agence de publicité. Lorsque survient la vague psychédélique, il fonde lui aussi un orchestre de petits gars aux cheveux longs : les Mothers Of Invention. Lorsque leur premier album,
Freak Out !, paraît en 1966, les journalistes sont nombreux à les considérer comme l’avant-garde du mouvement hippie. Mais les Mothers of Invention apparaissent comme contre-amicaux, sales, effrayants, représentants parfaits des Freaks affectionnés par Zappa. Mais rapidement, les oreilles attentives se rendent compte qu’il y a quelque chose de bizarre sur ce disque. La juxtaposition de pop-songs en apparence innocentes comme
"Any Way The Wind Blows" et de morceaux parfaitement expérimentaux, déconstruits et philosophiquement politiques (
"Who Are The Brain Police ?") laisse déjà prévoir une orientation radicalement différente de celles de leurs confrères. Ce disque cherchant à susciter le malaise crée paradoxalement le consensus.
Les deux albums suivants des Mothers dissipent bien vite la méprise :
Absolutely Free (1967) et surtout
We’re Only In It For The Money (1968), avec sa célèbre couverture parodiant
Sgt Pepper’s situent le groupe à des années lumières du mouvement hippie. Dénonçant le mercantilisme, la mythologie de bazar et l’inanité du
Flower Power, le groupe y joue une musique radicale, souvent dissonante et parodique. Au-delà de la critique, on repère bien une tentative quelque peu désespérée de tirer du sens des évolutions récentes de la pop music, de la réinventer en la poussant dans ses derniers retranchements. Mais en ces temps de ferveur révolutionnaire, Zappa devient un sujet de polémique, un effrayant briseur de rêves. Eric Burdon, des
Animals, le traite d’"Hitler de la pop", tandis que tout le monde semble ignorer le contenu profondément libertaire de ses disques.
Les Mothers, première version, ne résistent pas très longtemps à cette déferlante et Zappa se consacre intégralement à ses propres œuvres orchestrales.
Lumpy Gravy (1967) est donc suivi d’
Uncle Meat (1968). Le chanteur s’y montre tout aussi cassant, envers les hippies et la société industrielle dans son ensemble. Mais musicalement, il défriche déjà d’autres voies, s’inspirant de ses modèles "classiques" (Stravinsky ou Varèse), en y mêlant des apports jazz et pop. Avec
Hot Rats, il signe en 1969 un de ses albums les plus célèbres et accessibles. Il y trouve un son jazz-rock personnel et invite son ami (et autre grand anticonformiste du rock),
Captain Beefheart, sur le mémorable "
Willie The Pimp".
Toujours imprévisible, il reforme les Mothers Of Invention au début des années 70, avec des musiciens totalement différents. On y trouve notamment deux anciens membres des Turtles, groupe californien s’étant fait connaître (un peu par erreur) avec le tube "
Happy Together". Ensemble le groupe sillonne les années 70, non sans les marquer de sa patte inhabituelle. Invitant les fans à apporter leur pierre à son grand oeuvre. Il fera garder ses enfants en bas âge par ses groupies, utilisera les capacités de ses fans pour réaliser quelques films, il notera même les demandes du public à chaque concert pour les exaucer lors du passage suivant, même des années plus tard.
Il serait impossible de résumer rapidement les faits et gestes de Zappa dans la décennie. On se contentera donc de citer ses concerts génialement chaotiques, marqués par l’improvisation et les invitations impromptues (
John Lennon et
Yoko Ono en bénéficièrent) ; de rappeler l’existence du film
"200 Motels", un sommet d’absurdité cinématographique et musicale, avec des titres comme
"Penis Dimension" et une apparition de
Ringo Starr déguisé en génie d’Aladin ; de souligner la constance de son esprit provocateur et sa renommée grandissante dans le monde du jazz et de la musique contemporaine… et des millions de litres de café absorbé à raison des dizaines de tasses par jour.
Sheik Yerbouti (1979) le voit peut-être au sommet de sa verve humoristique, avec
"I Have Been In You / Flakes", une suite délirante où il parodie les crooners de Las Vegas,
Bob Dylan et
Cat Stevens. Plus unanimes, les années 80 finissent de l’imposer comme un des plus grands musiciens de sa génération et comme un compositeur ayant fait tomber bien des barrières entre les genres. Pionnier du label
Rykodisc, le musicien veille soigneusement à la réédition de son œuvre. Les Mothers sont bien loin : il collabore avec de grandes personnalités du jazz et même
Pierre Boulez (l'un des rares compositeurs formalistes que Zappa apprécie), qui conduira pour lui l’Ensemble Intercontemporain sur
The Perfect Stranger (1987), mais Zappa n'appréciera pas cette réinterprétation trop carrée de son oeuvre. Insaisissable, il reste capable d’aller au bout de l’innovation musicale, tout en s’autorisant des gags de potaches, comme sa reprise de
"Stairway To Heaven" en ska survolté !
En fait, la plus grande provocation de Zappa aura peut-être d’avoir voulu allier ces deux domaines, d’ordinaire bien séparés : l’humour et le sérieux. N’a-t-il pas intitulé l’un de ses albums
Does Humour Belong In Music ? (1986), pour mieux souligner l’originalité de cette démarche ?
Malade du cancer, il meurt en 1993, laissant une postérité musicale très riche, aux confluences des différentes terres qu’il avait explorées.
> Très bien fait: biographie, discographie, actualité de ses héritiers.