S'il y a un nom qui revient comme une mantra sur les lèvres de tous les activistes de la scène dub anglaise c'est bien celui de Jah Shaka. Plus encore que
King Tubby, le père fondateur du genre ! Il faut dire que sans lui, le dub n'aurait peut être pas survécu à la vague dancehall / ragga qui a déferlé, avec force et vulgarité (
slackness), début 80.
A cette époque, Jah Shaka a déjà une solide expérience musicale derrière lui. D'origine jamaïcaine, il est arrivé en Angleterre lorsqu'il était encore enfant. Il découvre le ska et le rocksteady, puis le reggae et le rastafarisme dont il est, depuis, un fervent adepte. Au début des années 70s, il crée son sound-system. Progressivement, il s'attirera le respect du public et de ses pairs, comme Coxsone, grâce à des sélections implacables.
Lorsque une nouvelle génération entre en scène, préférant la tchatche aux bonnes vibrations, Jah Shaka ne change pas de cap et continue de piloter son sound-system. Entouré de quelques disciples, il maintient la flamme. Cette intransigeance alliée à une qualité de son exceptionnelle l'élève au rang de mythe. Chaque session est une véritable messe et, pour les apprentis musiciens, voir tourner un de leur dubplate sur la platine de Jah Shake est une intronisation au royaume des dub-maters. C'est en cela, pour leur avoir donné une chance, que The Disciples,
Alpha & Omega ou bien
Iration Steppas le vénèrent.
La légende — car un personnage de cette trempe ne peut être que légendaire — veut qu'il ait longtemps refusé toute avance technologique, préférant ses vieux amplis à lampes, seuls à pouvoir restituer le grain et l'épaisseur des basses fréquences qui électrisent les dancefloors. Mais désormais, si son matériel est toujours "rough", de nombreuses diodes clignotent dans la pénombre…
Cela dit, la soixantaine venue, Jah Shaka "mixe" toujours à l'ancienne, ou plutôt à la jamaïcaine. Un platine. Un micro. Un petit rack d'effets. Une utilisation intensive des potentiomètres (basse / aigu). Chaque titre envoyé provoque le délire :
bow bow, pull up ! Jah Shaka s'exécute et relance le riddim. Une fois. Deux fois. Plus, parfois… A l'inverse, il peut laisser défiler le morceau sans intervention. Question de feeling. Il empoigne aussi le micro pour psalmodier ou faire la soudure, le temps de mettre la "version". Ou le passer à un MC.
Jah Shaka est également un "homme studio". Au travers de son label, Jah Shaka Music, il a produit de nombreux artistes. Et non des moindres : Winston Jarett, Vivian Jones,
Horace Andy,
Max Romeo, etc. Il compose aussi ses propres dubs ;
warriors, cela va sans dire… Certains ont été conçus en compagnie de
Mad Professor, Twinkle Brothers,
Aswad ou de ses protégés (The Disciples). D'autres forment une longue série d'albums (cf.
Commandments Of Dub et Dub Salute).
On n'ose pas imaginer le nombre de trésors qui sont partis en fumée lors de l'incendie qui ravagea son studio, en septembre 2002. Tout ce qui ne nous tue pas, nous renforce… Hospitalisé, Jah Shaka s'est remis de cette épreuve et a depuis repris la route avec son sound-system pour prêcher la bonne parole et dispenser du bon son.