Joakim




Entretien avec le Français Joakim l'occasion de la parution de Milky Ways, troisième véritable album de cet insatiable hyperactif.

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Milky Ways est encore plus psychédélique que Monsters & Silly Songs, je me trompe ? Il commence en tout cas avec un vrai manifeste d'intention : "Back to Wilderness"

Oui, je voulais que ce soit plus psychédélique, dans un sens plus général que la connotation 70s associée à ce terme, c'est à dire qu'il n'y a pas de solo de guitares (ou presque). Le premier morceau c'est une sorte d'avertissement. Un méchant cerbère à l'entrée du disque. Si l'auditeur passe le morceau, il a le droit d'écouter le disque. C'est aussi une tentative de lever un malentendu, souvent les gens sont étonnés quand il nous voit en concert parce que c'est beaucoup plus rock et bruyant que ce qu'ils imaginent.

Il est aussi plus disco, non ? Le précédent était plus "80" ...

Plus disco, c'est possible, mais ce n'est pas vraiment réfléchi. Le côté années 80 m'échappe quand on me parle de ma musique, j'ai l'impression que dès qu'un disque comporte des synthés avec des instruments acoustiques, pour peu que ce soit un peu pop et mélodique, on dit que c'est 80s. C'est un peu réducteur. Le parallèle entre ce qui se fait aujourd'hui et les 80s, le début des années 80 en particulier, tient plutôt au mélange des genres débridé et décomplexé, avec beaucoup de DIY.

Bien sûr, il y a lien entre disco et psychédélisme et aussi entre tous les genres de musique que j'affectionne particulièrement. A chaque fois je retrouve la transe, ce côté primitif et physique de la musique qui m'obsède. C'est présent dans les courants noise, dans le krautrock, le disco, la techno, la house, les musiques traditionnelles bien sûr, les drones, et pas mal de groupes récents, d'Animal Collective aux Liars. Toutes ces musiques exploitent, parfois sans le savoir, la dimension hypnotique de la musique ou du son, ce qui pourrait être une définition du psychédélisme. Une musique qui mène aux états seconds.

Depuis combien de temps prépares-tu cet album ?

J'ai commencé début 2009 en organisant une session de studio avec mon groupe, on a joué des démos que j'avais préparées et improvisé un peu aussi. Après ça, les sessions ont un peu dormi dans mon disque dur jusqu'à novembre ou décembre 2008, quand j'ai vraiment recommencé à bosser dessus.

Peux-tu nous parler un peu de The Disco ? C'est bien le nom du groupe avec qui tu joues sur Milky Ways n'est-ce pas ?

Oui, c'est aussi le groupe avec lequel je tourne et qui était déjà là au moment de Monsters & Silly Songs : Mark Kerr, Maxime Delpierre et Juan DeGuillebon. Il y a aussi Frederic Soulard qui est notre ingénieur de son pour le live et m'a aidé pour les sessions d'enregistrement histoire de ne pas être au four et au moulin. Ils sont tous très très forts, Max joue avec ses dents, Mark jongle avec ses baguettes les yeux bandés et Juan fait du slap dans la position du Yogi. Ils changent souvent de noms. Aujourd'hui appelons-les les Eurofreaks.

Quel était ton état d'esprit quand tu a commencé l'enregistrement de ce disque, que voulais tu faire ?

Un truc plus brut que le précédent. Chose ratée car j'ai encore compliqué l'affaire en cours de route, et je me rends compte à posteriori que le disque est assez dense par rapport à ce que j'imaginais avant de commencer.

Beaucoup de titres font références aux nouveaux comportements contemporains générés par internet, "Ad Me", "Love & Romance & A Special Person". Pourquoi ce choix ?

Oui, je crois que je suis fasciné et terrifié à la fois par l'évolution d'internet et de la manière dont cela influence les comportements, en particulier chez les jeunes qui grandissent avec sans avoir connu l'avant. Par exemple il y a beaucoup de désespoir affectif sur le web - d'où le morceau "Love & Romance" qui est fondé sur un texte de mail de spam que j'ai fait lire par un robot. Beaucoup de communication aussi, de l'hypercommunication comme dirait Nicolas Ker (Poni Hoax) qui reste unilatérale la plupart du temps, tout le monde jette ses bouteilles à la mer en quelque sorte. La dispariton de la sphère intime me parait dingue aussi. Pendant des années on a lu du George Orwell, regardé Brazil et vu des Big Brother partout. Aujourd'hui avec les reseaux sociaux, la société est devenue son propre Big Brother en quelque sorte. Le contrôle de la sphère privée est un des traits caractéristiques du totalitarisme, on pourrait donc dire que nous vivons dans une société totalitaire, sans chef, nous somme tous espions et espionnés. Et pourtant je parle en nerd total, geek à un stade assez avancé, je passe aussi la majeure partie de mon temps sur un ordi ou un téléphone.

A contrario, d'autres font penser à un certain retour aux sources, au passé : "Back to the Wilderness", "Medusa", "King Kong is Dead" ou le poétique "Fly Like an Apple"… serais-tu écorché entre ses deux extrêmes, le monde très informationnel et communicatif dans lequel nous vivons et une certaine nostalgie de la sauvagerie primitive ?

Pas vraiment, mais il y a une part de nostalgie, une nostalgie des possibles, pas une nostalgie pour des choses que j'aurais vécues. En fait je voulais mettre en parallèle une intuition de la disparition de l'adolescence et l'idée d'une nature sauvage et primitive, quasi mythologique. Ce sont deux états qui d'une certaine manière ont cessé d'exister et n'ont peut être même jamais existé, du moins tels que je les imagine.

Dans ta musique cela se traduit par l'exploitation des deux pôles, l'électronique d'une part, et le rock bruyant, sauvage et psychédélique sous influence électrique de l'autre...

L'électronique est juste un des outils qui permet de faire de la musique, ce n'est pas un genre en soi pour moi. Ce qui définirait la musique électronique selon moi c'est son approche expérimentale de l'outil, des instruments (synthés, ordi etc). Par contre je suis effectivement attiré par la sauvagerie en matière de musique. C'est sûrement une forme d'exorcisme.

Dans ce domaine, le rock, tu as des préférences ? Des groupes cultes ? Certains passage sme font penser à Sunn O))) ou Spacemen 3 parfois...

Il y a un paquet de groupes que je pourrais citer. J'aime beaucoup Sunn et le doom metal en général, pour moi c'est de l'ambient qu'on peut (doit) écouter très fort. Ca se rapproche des musiques de drones que j'adore aussi (Eliane Radigue, Phil Nibblock etc). En rock ou pop j'aime bien quand c'est un peu déviant de manière générale, d'où mon goût pour le krautrock, l'indus à la Throbbing Gristle par exemple, ou des mecs comme Robert Wyatt, Scott Walker. Par contre le côté "prog", quand les mecs s'écoutent jouer, les disques de "zicos", ça me gonfle pas mal.

Mais tu es toujours attaché à la dance music, ce n'est pas un peu schizophrène comme comportement ?

Il ne semble pas, ça fait des décennies maintenant que la "dance music" fricote avec le rock et ses congénères. Les Talking Heads et toute la scène new yorkaise de la fin des années 70, New Order, tout le post punk, et je pense qu'on pourrait même remonter plus loin. Et comme on disait avant, il y a un lien quasi ancestral entre musiques de danses et musiques psychédéliques.

Rita Carvalho.