Beaucoup de mes projets ont été conçus pour draguer les filles, désorienter les gens et me marrer. C'était à la fois un hobby et une recherche expérimentale. Dans ces Silver Sixties, n'importe qui pouvait enregistrer des disques : et c'est ce qu'on a tous fait! (Vers 1995) ”
Kim Fowley pourrait servir d'exemple dans un cours sur les légendes du rock : personne ne le connaît, il n'a pas un sou devant lui et pourtant, depuis le début, il est là, derrière un nombre incalculable de stars et de coups tordus, homme de l'ombre faisant l'histoire, à sa manière chaotique et provocatrice. Chanteur, producteur, businessman raté et infatigable inventeur de concepts il a été surfer, hippie, glam, punk avant l'heure et, souvent, un peu tout ça à la fois... Kim Fowley, poète d'une société dont l'ennui est la plus grande crainte, incorrigible mythomane dont il est impossible de dresser la biographie sans colporter toutes sortes de rumeurs, doué d'ubiquité comme un
Sarkozy de la pop.
C'est à Hollywood qu'il naît, issu d'une famille bien implantée dans le show-biz. Au milieu des années 50, ses camarades de lycée ne sont autres que Phil Spector, le futur Beach-Boys Brian Johnston et le batteur Sandy Nelsen. Comme de bien entendu, il fonde son premier groupe, les Sleepwalkers, avec eux, alors que le rock est encore un bébé. L'essai est concluant et dès 1957, on voit Kim Fowley courtiser toutes les formations doo-wop et rock'n roll de L.A. : Skip & Flip, The Jayhawks, The Hollywood Argyles, The Innocents, The Paradons... En ces temps de grand enthousiasme, il obtient vite de petits succès radios épéhémères : "It Was I", "Cherry Pie", "Alley Oop"...
1961 marque ses premiers pas dans le rock management. Il découvre le chanteur Paul Revere, tout frais débarqué de l'Idaho et le conseille plutôt bien : ce dernier parviendra a maintenir sa petite popularité durant toutes les sixties. Continuant à tourner dans les groupes du coin, il se hisse à la première place des charts, toujours en 1961, avec "Nut Rocker" (signé B. Bumble And The Stickers!), un 45 tours très original, Tchaïkovski à la manière de Jerry Lee Lewis! Keith Emerson sera très marqué par ce titre et le reprendra dix ans plus tard au sein de son trio : Emerson, Lake & Palmer. En 1962, c'est avec les Rivingtons qu'il a son nouveau coup de génie, "Papa-Oom-Mow-Mow", classique absolu définissant à lui seul le garage-surf. Les Trashmen en font un plagiat évident en 1964 ("Surfin' Bird"), qui sera repris par les Ramones, les Cramps ou Silverchair...
Si l’histoire s’arrêtait là, Kim Fowley serait déjà une légende... Mais notre homme n'est pas du genre à s'arrêter en si bon chemin. Après d'autres CDD dans les groupes californiens, il s'expatrie en 1964 vers le pays des
Beatles, où il retrouve son ami d’enfance P. J. Proby, fameux désaxé qui plaisait beaucoup aux demoiselles. Commence alors le grand point d'interrogation de son parcours, le réservoir des rumeurs… Il aurait, dit-on ou dit-il, lancé
Soft Machine, découvert le futur chanteur de
Slade, trouvé le nom du groupe Family, écrit une chanson avec
Cat Stevens, et joué les managers pour
Van Morrison et ses Them, à l'époque où ils inteprétaient "Gloria"... le tout en à peine deux ans.
Flairant l'odeur de fleur qui se répand en Californie, Kim Fowley retourne chez lui dès 1966 et rencontre
Frank Zappa, avec qui il trouve très vite un terrain d'entente. Lors de l'enregistrement de "Freak Out", il est présent dans le studio, mais personne ne se souvient, au juste, de ce qu’il faisait... Peu importe : il sort changé de l’expérience, zélote convaincu du psychédélisme. Il se fait plein de nouveaux amis, comme
les Byrds ou les Seeds, et décide, au bout de dix ans de carrière, de signer des disques sous son propre nom. Ce qui nous donne avant tout le 45 tours "The Trip", poème intense et délirant, sur un tapis de guitares cognées dans tous les sens… "Love Is Alive And Well" (1967), premier album forcément bizarre et introuvable, sort dans la foulée, bientôt suivi de "Born To Be Wild" (1968), recueils de versions space-rock des tubes de l’époque...
Mais son intuition lui fait flairer la fin des haricots, les carottes cuites... en un mot, la ringardisation programmée du mouvement hippie. En 1969, il sort donc un album nommé "Outrageous", adoptant le look tout cuir et l'érotisme noir des Stooges. Il soutient également des personnalités plus brutes de décoffrage : le guitar-hero Johnny Winter, le songwriter et multi-instumentiste Warren Zevon, sans oublier le Plastic Ono Band de John Lennon, Yoko Ono et Eric Clapton. Homme de sa génération, il tente aussi, sans grand succès, de faire revenir le légendaire Gene Vincent sur le devant de la scène. Toujours inconnu du grand public, Kim Fowley est en train de trouver son style et son esprit : une verve poétique exaltée, capable de s'adapter à tous les genres musicaux... et à tous les métierss musicaux.
Après « The Day The Earth Stood Still » (1970) et la publication de deux recueils de poèmes, il disparaît un temps en Suède, où il trouve le moyen de lancer un groupe : Wigwam. De retour aux Etats-Unis, il découvre l'indispensable Pierrot Lunaire qui inspirera le punk :
Jonathan Richman... Les années suivantes, il dépensera énormément d'énergie pour produire le premier album de son groupe, les Modern Lovers, qui ne pourra sortir qu'en 1976... Parmi ses coups de coeur, on compte également une formation parodique : Flash Cadillac And The Continental Kids, qu'il essaiera désespérément de vendre à la presse. Quant à ses propres disques, ils vont de l’expérimentation bruitiste la plus complète "Good Clean Fun" au rock’n roll le plus provocant "I’m Bad".
"Right on time", comme d'habitude, il se rallie au mouvement glam en 1973 et, maquillé comme
Bowie, sort « International Heroes », chef d’œuvre inconnu d’une nouvelle ère de délire. En toute logique, ses nouveaux protégés sont les artistes les plus décadentsdu courant :
Alice Cooper,
Kiss, Slade… son coup médiatique le plus savoureux demeurant sans doute les Runaways. Dans ce groupe d’adolescentes court-vêtues et teigneuses, la chanteuse n'est autre
Joan Jett, future interprète du tube "I Love Rock’n Roll". Le hard-rock amérocain lui plaît aussi, et on retrouve son nom sur des disques de
Motley Crue,
Cheap Trick ou
Poison. Dans sa propre discographie, il enchaîne les réussites : "Visions Of The Future" (1974), "Automatic" (1974), "Animal God Of The Streets" (1975) sans sortir de l'underground. Visiblement ce n'est pas ce qui l'intéresse.
Si cette histoire sent encore son punk, des groupes comme les
Spice Girls ne manqueront pas de se référer à l’épisode. Fowley s’intéresse aussi au metal naissant et son nom apparaît sur des disques de
Motley Crue,
Cheap Trick ou
Poison. Pourtant, ses propres disques ne sortent toujours pas de l’ombre, malgré l’excellence d’un « Visions Of The Future » (1974), toujours aussi sombre, rock et enlevé. Citons également « Automatic » (1974) et « Animal God Of The Streets » (1975).
Curieusement, au moment de l’explosion punk, Kim Fowley disparaît des magazines rock, alors qu'il n'avait cessé de préfigurer le mouvement. Seule la discrète carrière de Stiv Bators l'intéresse et il ne publie pas de nouvel album avant 1979. Mais l'attente valait le coût : "Snake Document Maquerade" est un chef d'oeuvre. En dix plages (intitulés « 1980 », « 1981 », « 1982 », etc.), il s’y improvise Nostradamus et résume la décennie à venir. Tirant les leçons de la New Wave et de son propre parcours musical : il mêle toutes sortes de styles (metal, ragga, electro naissante, pop), qui continueront de fusionner jusqu’à nos jours et leur impose sa patte de littérateur illuminé.
Logiquement, ces années 80 qu’il avait imaginées funestes, se révèlent catastrophiques pour lui. avant de les connaître ne lui font pas de cadeau. En ces temps où la propreté imacculée règne, peu de place subsiste pour ses excès, ses provocations et sa classe de white trash roulant en Cadillac. Les journalistes ne s'amusent plus de ses inventions et il est obligé de déménager dans un quartier sordide de L.A., en face d'une laverie automatique.
Néanmoins, la rue commence timidement à tourner au début des années 90, lorsque les pionniers du grunge commencent à s’intéresser à son œuvre.
Sonic Youth ou Teenage Fanclub reprennent ses morceaux et petit à petit, le loser parfait se transforme en rocker culte. Anticonformistes, comme à l'accoutumée, ses nouveaux albums ("Bad News From The Underworld", "Hidden Agenda At The 13th Note"), reçoivent à nouveau un succès critique. Pape d’un certain underground trash, il est désormais sollicité pour adouber publiquement des artistes comme
Marilyn Manson ou
Peaches. Ce qui doit très bien lui convenir. Il continue également à ramasser des adolescents dans la rue et à leur faire enregistrer des disques destinés à révolutionner la pop! Sur son site officiel, il continue de recenser les articles qui lui sont consacrés, les disques qu’il défend et les multiples projets qu’il ne cesse d’échafauder.
> Complètement désordonné, comme il se doit... mais bien pratique quand même!