Le saxophoniste Lester Young va marquer son époque par l'originalité de son jeu. Il restera dans l'histoire du jazz comme l'inventeur d'un jeu aérien et mélodique, totalement original, qui s'opposera méthodiquement à la puissance du bebop et surtout à la rage du hard bop. ”
Né dans l'État du Mississippi en 1909, Lester Young est très tôt baigné dans la musique. Certains membres de sa famille étaient des artistes de vaudeville ou de
minstrels show (des spectacles aussi nommés
blackfaces, où des Blancs - mais aussi des Noirs de la ville - se grimaient en noirs et imitaient leurs chants, leurs danses et leurs attitudes). Son père lui-même musicien lui enseignera le violon, la trompette, le saxophone et la batterie. Alors qu'il est encore enfant, sa famille déménage à la Nouvelle-Orléans, en Louisiane, puis à Minneapolis. En 1927, Lester quitte la troupe familiale en raison des lois raciales de l'époque et part s'installer à Kansas City, désigné comme la "capitale du jazz" en 1933. Personnage excentrique et plein d'allant, Lester Young est rapidement surnommé "Prez" à cause de sa prestance et de son charisme. Il se fond donc parfaitement dans la faune de la ville du crime organisé et se lie d'amitié avec tous les patrons de honky tonk du coin (les bouges où l'on vendait de l'alcool durant la prohibition). Depuis son départ de la cellule familiale en 1927, Lester Young se consacre au saxophone ténor. En 1928, il joue exclusivement de cet instrument. Un instrument dont il tire d'étonnantes sonorités pour l'époque. Son jeu fluide et mélodique lui vaut rapidement d'être engagé en 1936 dans le
Count Basie Orchestra. Il fait la connaissance de plusieurs personnes qui vont marquer sa vie à jamais, notamment la chanteuse
Billie Holiday, avec qui il vivra une longue passion, et Teddy Wilson, avec qui il commence à enregistrer. L'époque est au bebop, dont
Charlie Parker et
Coleman Hawkins sont les deux grandes vedettes. Lester Young se fait un nom lors de session où il se frotte à Hawkins en personne, rivalisant d'intensité et d'aisance, face au jeu puissant et aux improvisations sauvages de son concurrent. On raconte qu'Hawkins capitula au petit matin, après une session de 8 heures et quitta la ville, sans tambours… ni saxo ! En 1940 il quitte le Count Basie Orchestra et joue dans de nombreuses formations restreintes dont celle de son frère. Il enregistre ensuite plusieurs disques. Dont quelques uns avec avec
Billie Holiday qui est désormais sa femme. En juin 1942, il rencontre le grand
Nat King Cole qui admire son jeu. C'est l'occasion d'autres enregistrements à succès. En décembre 1943, Young réintègre le big band de
Count Basie pour un engagement de 10 mois. Mais son service militaire l'oblige à repartir. L'événement se révèlera une catastrophe pour le "Prez", forte tête et forte personnalité. Il se découvre incapable de s'adapter à la discipline militaire. Ses supérieurs ne le supportent pas, ce qui n'arrange rien, et il est même emprisonné pour insubordination et usage de narcotiques (ce qui demeurera impossible à prouver par la suite). Extrêmement perturbé, il écrira tout de même le magnifique et mythique "DB Blues" (pour "Detention Barracks Blues"). Cette expérience lui sera fatale et dés les années 50, le jeu de Young se dégrade. Malgré l'aide et l'amitié de Norman Granz qui l'engage au sein de son Jazz at the Philharmonic, celui-ci ne retrouvera jamais sa passion ni son style d'origine. Paradoxalement, c'est la période où il enregistre le plus et rencontre le plus de succès. Cela n'empêche. Le jeu de Lester Young n'est plus le même, et de 1954 avec ceux de 1952 par exemple, on constate une dégradation de la maîtrise de son instrument. Young commence à boire en 1955 et en novembre, il fait une grave dépression qui l'oblige à être interné en hôpital psychiatrique. En 1959, Young enregistre quelques sessions au cours d'une tournée européenne à Paris. Mais cela ne se déroule pas comme il l'aurait voulu et, contrarié, il refuse de s'alimenter. Il meurt finalement dans la matinée du 15 mars 1959, quelques heures après son retour à New York. Il n'avait que 49 ans.
Billie Holiday, sa compagne et amie de tous les instants le suivra quelques semaine plus tard à l'âge de 44 ans. Le jazz perd ainsi son Tristan et son Iseut.