Matmos a un seul programme : briser la monotonie. Le duo californien hait le cyclique, le redondant, le déjà-vu ; c’est pourquoi chacun de leurs albums met une claque au précédent. On a bien vu les ambiances médiévalo-acoustiques (
A Civil War) succéder aux liposuccions de synthèse (
A Chance to Cut is a Chance to Cure), on a déjà vu les sons concrets de
Quasi-Objets se faire transfigurer par un glitch album charpenté autour de la G33K Culture.
Auourd’hui, ils nous expédient une galette spontanée, infantile et jouissive, en forme de pied-de-nez aux révérencieux portraits de
The Rose has Teeth in the Mouth of The Beast. Finis les concepts biographiques, ciao l’undreground gai et vindicatif, voici venu le temps des rires et des chants, celui de
Supreme Balloons !
Pas le temps de respirer, ça commence par quatre morceaux enjoués et bêtes comme l’âge tendre : Nintendo music pour designer gavé de bonbons haribo (
"Rainbow Flag"), pause régressive du clubbeur intello (
"Polychords"), improbable musique du graphiste du Marais. Sophistiqué et bigrement kitsch, mâtiné de synthés mythiques (Korg MS 20, ARP 2600, Moog Voyager) comme de programmation sur Max/MSP, le tourbillon laisse un peu groggy et dubitatif à première approche. Matmos s’amuse dans un ego-trip un peu trop abêti et premier degré pour être suivi. Lors d’une interview, les deux hurluberlus lâchent un mot :
"delight" (plaisir), et consacrent ainsi une approche monomaniaque de la musique synthétique, là où l’on espérait monts et merveilles, frissons et claques, n’importe quoi et innovation, on ne retrouve qu’une succession bizarroïdes de sonorités surannées.
Grand virage au-dessus du pays des rêves
Après la récré, la sieste est annoncée chapitre cinq. La rupture est consommée avec
"Les Folies Françaises", une reprise monumentale de Couperin au Korg MS2000. MC Schmidt et Drew Daniels chaussent leurs lunettes d’archéologues mélomanes et sortent Vangelis, Wendy Carlos ou
Tangerine Dream des placards pour faire rêver les plus âgés d’entre-nous. L’ego-trip régressif se mue en panorama cultivé de l’avant-garde électronique, des pionniers de l’INA-GRM aux expériences tantriques de Klaus Schulze. Le titre éponyme de vingt-quatre minutes achève toute vélléité dansante suscitée dans la première partie : l’esprit se détache des jambes alourdies par la transe, les perspectives se dilatent à mesure que le tempo ralentit ; les toits des maisons de l’enfance s’assoupissent dans un long rêve éveillé, traversé de tablas électroniques, d’arpéggiateurs et d’Omnichord… La ballade s’achève, arythmique, au milieu des nuages (
"Clouds Hoppers").
Au final, les deux pendants de
Supreme Balloons s’expliquent l’un par l’autre et s’enrichissent mutuellement : l’album ravira un public éclectique et disparate. Sans être ni le nirvana, ni le résumé parfait ou la révélation de la musique synthétique analogique, il assoit définitivement Matmos en électrons libres de l’electronica. Capable d’honorer des commandes haute-couture (en produisant
Björk) comme de matérialiser ses envies les plus barrées, le sympathique duo livre en 2008 son plus mauvais disque sans décevoir.
François Clos
Le 11 June 2008
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