Matt Elliott




Depuis qu'il a mis à pied son double - The Third Eye Foundation avec lequel il produisait une jungle mélancolique - Matt Elliott s'essaie à une musique folklo et mutante, aux angles valsés, aux chants fantomatiques, le tout rehaussé de quelques rythmiques décharnées dont il a le secret. Son troisième album, Failing Songs, creuse plus encore la voie d'un songwriting polyphonique, mêlé aux influences européennes d'un autre âge.

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Si le rock s'est largement teinté d'électronique ces dernières années, un mouvement contraire a saisi bon nombre d'artistes électro. Ces derniers (Polmo Polpo, Encre, The Year Of...) s'emparent de leur guitare en bois et s'élancent gaillardement dans l'édification de morceaux pop, folk ou rock. Comptant parmi les disques les plus singuliers de cette folk moderne, Failing Songs réunit une dizaine de chansons faussement simples, où les couches vocales et instrumentales se multiplient, se croisent avant de disparaître dans les vagues mélodiques du morceau suivant. Des textures imprécises prennent corps dans les overdubs de guitares sèches ou électriques, les sonorités sont opacifiées par les touches mineures de pianos et de mélodicas. Et l'Anglais de porter ses paroles (sous)marines d'une frêle voix...

Matt Elliott : Il y a une dizaine d'années, je rêvais d'utiliser un très long delay, qui créerait de nouvelles couches à chaque passage. Et puis j'en ai eu un, et bien sûr ça a affecté mes compositions. Plus tard, en réécoutant Drinking Songs (1), j'ai remarqué que chaque morceau avait la même structure : ça commence, ça enfle, puis il y a du reverse, et ça disparaît ou ça s'arrête brusquement. Peut-être que ça changeait un peu pendant un court passage, mais sans jamais réellement s'éloigner de l'idée de départ. Pour les voix, c'est autre chose : il y a souvent trois ou quatre chants en simultané, ça devient plus lourd, plus gros. Je n'apprécie pas tellement ma voix, aussi j'éprouve le besoin de l'overduber... de la recouvrir.

Sur les disques de Third Eye Foundation, on retrouvait des fragments religieux sur les livrets magnifiques (signés Uncle Vania) comme dans les compositions : entrelacs de chœurs liturgiques, cloches, voix bulgares. Au fil de la discographie de Matt Elliott, les citations sacrées d'hier se muent peu à peu en influences païennes évidentes. Sur "Desemparado", une flûte celte surnage dans un maelström de guitares saturées. Portée par les inflexions manouches du violon et un accélérando rythmique dansant, "The Failing Song" n'aurait pas dépareillé sur l'album de Beirut ou la bande originale de Transylvania ; sans parler de ces guitares andalouses qui s'invitent, bravaches, sur une micro-chanson délicieuse, "Good Pawn".

Matt Elliott : Ah, les racines folkloriques européennes... chez moi, ce n'est pas nouveau. Disons que j'ai une aversion contre l'échelle pentatonique. J'ai ma propre gamme, qui se nourrit d'inspirations diverses. Je suis un inconditionnel de toutes les musiques ; tout ce que j'apprécie, je l'emprunte. A la fin, ça crée une sorte de mix qui est personnel, et j'adore ça ! C'est un peu la même idée avec le tempo : j'utilise beaucoup le 3/4, peu employé dans la musique pop moderne. J'apprécie particulièrement le feeling de ce tempo, on peut faire tant de choses avec. Aujourd'hui, tout est tellement 4/4... A l'exception par exemple de Yann Tiersen. Peut-être que sa popularité vient aussi de son utilisation importante du 3/4 ?

"Planting Seeds", bijou de presque sept minutes, ferme le petit théâtre chanté de Failing Songs. Mais à la gracilité d'une musique qui s'élève et ralentit avant de se jeter dans un nouvel envol, répondent les paroles les plus violentes jamais écrites par Matt Elliott. C'est davantage des pruneaux que des graines qu'il souhaite voir plantés dans la poitrine des grands dirigeants de ce monde. Le contraste est maximal entre le chant à la limite du murmure, les balais légers sur les peaux de Chris Cole (2) et la crudité de l'invitation au meurtre.

Matt Eliott : Le morceau est violent, mais pas aussi violent que cette bande d'enfoirés. Parfois je regarde les journaux télévisés, et les larmes me viennent presque : c'est un tel bordel ! On vit une époque effrayante. Lorsque je vois des gens qui se focalisent sur la Seconde Guerre Mondiale, j'ai envie de leur dire : c'est aujourd'hui que ça se passe, ne pensez pas seulement à 60 ans en arrière, réfléchissez à ce qui se passe maintenant, et à ce qui va se passer dans 60 ans. Tu sais, cette chanson va à l'encontre de la loi anglaise, et je pourrais me faire arrêter pour tenir de tels propos. Ils pourraient interpréter cela comme une glorification du terrorisme. Mais personne ne peut m'empêcher d'avoir des opinions et de les exprimer. Je hais les fondamentalistes, mais un procureur pourrait y voir autre chose. Finalement, la chanson a été créée pour... provoquer des discussions, faire réfléchir les gens, sans doute.

Sur ce dernier opus, la jungle d'autrefois est quasiment indécelable. Cependant, les prestations scéniques sont l'occasion pour Mr Foundation de pervertir le bon Dr Elliott. Les saturations plaintives ou agressives, la boîte à rythmes déversant une drum'n'bass cahin-cahante, les versions rallongées à coup de boucles surprendraient l'habitué des mélodies subtiles et retenues des albums précédents. Loin d'être évacué, le passé de Matt Elliott resurgit ça et là, comme l'on revoit un ami éloigné.

Matt Eliott : Domino (3) va sortir un coffret avec mes 3 premiers disques. A l'origine, l'idée vient de Stéphane (le patron d'Ici d'ailleurs, interviewé ici), qui est un type génial, impliqué à fond dans la musique. Il sait que le business existe et qu'il doit faire de l'argent pour subsister, mais ce n'est pas sous cet angle qu'il place la relation avec l'artiste. Bref, pour un tas de raisons (coût, droits d'auteurs...), c'est Domino qui va se charger de la réédition. Je garde de très bons rapports avec Domino, sans eux on ne serait pas là à discuter !
J'ai un projet avec Chris Adams, de Hood (4) on va faire une sorte de "soundclash". Si ça marche - pour le moment on a planifié quelques dates pour janvier - ce sera assez spécial. Nous serons sur scène en même temps, nous aurons des machines, et nous jouerons pendant deux heures, un truc comme ça, une musique relativement... (il fait un signe de martellement avec le poing serré). Ca ressemblera plus à mes mix avec Third Eye Foundation que mes derniers albums.

Failing Songs
Matt Elliott

Ici d'ailleurs
Sortie le 23 octobre 2006

François Clos.

Notes :
1) Drinking Songs (2004) est le second album de Matt Elliott ; il succède au magnifique The Mess We Made ( 2003).
2) Chris Cole, connu aussi sous le pseudo de ManyFingers, a troqué son violoncelle (entendu sur Drinking Songs) au profit d'une batterie sur Failing Songs. Les années passées, il accompagnait Matt Elliott en tournée.
3) Matt Elliott a publié toute la discographie de son avatar 3EF sur le label anglais de Domino.
4) Hood : un groupe écossais qui évolue entre pop et post rock, jadis produit par Matt Elliott. Ecoute recommandée : The Cycle of Days and Seasons (1999), Outside Closer (2005), Cold House (2001).

Sur Flu : - Failing Songs est aussi sur le forum musique de Flu. - L'interview de Stéphane Grégoire, directeur du label Ici d'ailleurs

Sur le Web : - le site officiel de Matt Elliott - son blog myspace - et l'interview complète de Matt Elliott par François Clos