Miossec sur scène, c’est comme s'essayer à la loterie : on a jamais vraiment idée de ce que ça va donner. La plupart du temps, le brestois se pointe complètement beurré, et lorsqu'il parvient à finir toutes ses chansons sans se planter dans les textes, c’est un petit miracle… Et pourtant, malgré ses concerts souvent catastrophiques, qui pourraient en décourager beaucoup, nous avons aussi du mal à nous priver de
Boire, à nous passer de sa sensibilité à cran, de sa colère mâle de mal-aimé, de son trop plein de mots malades et bruts, tendres et vulnérables qui se bagarrent aux coins des rimes comme au coin des yeux. On y retourne alors, voir Miossec en concert, non pas pour se délecter de son extrême timidité ou de son numéro d’alcoolique patenté, mais parce que ce type plein de contradictions, qui évoque avec tant de force et de délicatesse cette masculinité perplexe, fragile, pudique et grande gueule (cassée) que tout homme porte en lui sans oser la dénuder. Le type nous bouleverse et nous renvoie à cette condition humaine en quête désespérée d’elle-même.
Miossec a rendu à l’homme son cœur d’artichaut, sa sueur poétique et post match d’amateur, sa peur lâche de la trahison et sa tristesse trempée dans une bouteille de vin. A l'époque où Miossec et ses rimes allongées au rouge se sont fait repérer, on ne se demandait plus vraiment où étaient passées les femmes, on s’interrogeait surtout sur ce que devenaient les mecs. Miossec en avait déjà une petite idée, et dès son premier album nous montrait toutes les facettes meurtries de l’homme trompé, de l'homme perdu, de l’homme qui ne sait plus vraiment ce que veulent les femmes.
"Un homme, un chien, une voiture, etc, etcetera", ni vraiment ce qu’il veut lui-même.
Et pourtant Christophe Miossec sait au moins une chose, et ce depuis toujours, c’est que la musique ne sera pas juste pour lui qu'un bruit de fond ou de couloir. Ou plutôt, il le sait sans le savoir, manquant encore trop de confiance en lui pour admettre qu’il vaut quoi que ce soit et
Printemps Noir, le groupe qu’il fonde à l’âge des boutons d’acné disparaît quand Christophe passe son bac, alors que leurs concerts comme l’une de leurs chansons marchaient plutôt bien. Mais ce mordu d’Hendrix et des Stones préfère baisser le son pour se consacrer à ses études supérieures.
Une bien mauvaise idée de la part du jeune Christophe, tombé dans le rock par les disques d'un grand frère qui lui fait découvrir, à l’âge où l’on est encore peu mélomane, la puissance des guitares (quoi de mieux qu’un grand frère pour vous sortir d’un avenir musical voué à l’insipide ?). Et voilà que Christophe se tourne les pouces à la fac d’histoire de Brest et se dit qu’il serait peut-être plus attrayant de s'essayer au journalisme. A Ouest France, il tape quelques chroniques pour être embauché ensuite à la rubrique musique rennaise. Mais finalement, la critique musicale n’est pas vraiment son truc, et Miossec part pour Paris travailler dans divers secteurs, du bâtiment à l’édition pour finir à TF1, où il est rédacteur pendant plus de deux ans.
Son métier ne lui plaisant pas plus que les autres, Christophe sent bien qu’il est temps de revenir à la musique. De retour en Bretagne, il met en boîte quelques démos et, lorsqu’il rencontre Guillaume Jouan, guitariste de formation, en 1993, il se décide à enregistrer un album.
Boire paraît en 1995 et offre des chansons en apparence opposées à la fièvre rock’n’roll qui habite Miossec depuis son enfance. En apparence seulement, parce que les textes sont très bruts, très spontanés et portent en eux la marque rageuse du rock. Mais, comme Miossec le répétera souvent en interview, le musicien trentenaire ne se voit plus vraiment balancer du gros son comme s’il avait 15 ans. Son énergie, ses coups de nerfs, ses révoltes et ses souffrances, il préfère les passer dans les mots. Mais aussi sur scène où les chansons sont souvent plus électriques et où Miossec est définitivement plus proche qu’en studio de la rock star déglinguée.
Boire fait un tabac et Miossec devient la coqueluche de la presse spécialisée, sans que celle-ci ne déclare pour autant qu’il est fondateur d'une nouvelle forme de chanson française, comme cela a pu être répété à foison à propos de certains… Mais s’il y a bien quelqu’un qui a, avant tout le monde, sérieusement décoiffé la chanson
made in France, c’est bien Christophe. Mais à l’époque, on n’osait pas encore bâtir de chapelles à un prophète aussi atypique et imprévisible.
Deux ans plus tard, Miossec remet le couvert de l’homme à fleur de peau sur la table des relations amoureuses en sortant
Baiser, dont le titre annonce d’emblée la couleur d’un album au franc parler et aux rimes qui font rougir les vieilles filles. Puis, passent le temps, les concerts et la nomination aux Victoires de la Musiques (anulée pour refus de la part de Miossec de s’y rendre), mais passent vite puisque dès 1998, Miossec revient dans les bacs avec
A Prendre, où le chanteur s'essaye au vieux couple qui se connaît un peu trop pour oublier de regarder ailleurs. Mais ces histoires de bières qui s’ouvrent à la main font moins d’émules, même si l’album recontre quand même un large succès.
Miossec est un chanteur désormais très en vogue et toute la vieille crème de la variet’ fait appel au spécialiste de la rime à rallonge, de
Jane Birkin à
Johnny Hallyday. Christophe n’oublie cependant pas d’écrire pour lui-même et publie en 2001
Brûle. Puis en 2004, Miossec décide de symboliser son passage à la quarantaine en sortant
1964 (sa date de naissance), sur lequel l’Orchestre Lyrique de la Région Provence dépose son faisceau de symphonie sur un univers musical toujours aussi touchant et rempli de doutes, mais où la fragilité des débuts a puisé dans la musique une force étonnante et constamment renouvelée.
En 2006, son album
L'Etreinte, illustré d'un portrait chatoyant fait par son ami d'enfance, emporte un franc succès, revenant sur beaucoup de titres au dénuement de ses premiers albums. Un bon Miossec est un Miossec (à demi) mort.