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Comme tout album culte qui se respecte, Loveless est entouré d'une légende. Tant d'histoires et de rumeurs, plus ou moins véridiques, ont couru sur la conception de ce disque!
Il aurait ruiné le label d'Alan McGee, Creation Records (véridique). Il aurait nécessité une vingtaine de studios, plus de trois ans d'enregistrement et pas moins de 16 ingénieurs du son différents pour achever sa production (véridique). Le leader du groupe, Kevin Shields, "était sourd à cause du volume de leur musique bien avant l'enregistrement" et cela expliquerait la puissance du son, le brouillard des guitare saturées, la marmelade mélodique et surtout, les multiples tentatives de mixage différents (même si Kevin Shields était bel et bien sourd, et l'est encore, durant la tournée Loveless: il l'avouera dans plusieurs interviews). Autre légende invérifiable (même si on aimerait y croire !): "Les heures de studio interminables coûtèrent tellement chères au label que celui-ci fut obligé de signer Oasis que McGee n'aurait jamais pris sous son aile, si Loveless ne l'avait pas mis sur la paille..."

Mais par-delà la légende, nul ne peut nier qu'il reste un pur chef-d'œuvre. Une œuvre phare, d'une intensité unique, comme si ses auteurs savaient qu'elle serait la dernière. Alors forcément, pour les nombreux fans, cet album s'accompagne également d'un petit arrière-goût d'amertume, incarné dans une question récurrente : "Que nous auraient offert les MBV si ses membres avaient su surpasser les épreuves et les affres de la création ?" En ce sens, Loveless fait aussi un peu figure d'album maudit, malgré sa beauté formelle et l'incroyable actualité de ses ritournelles hypnotiques.
Mais finalement, qu'est-ce qui fait de cet album monstrueux, un disque incontournable ? D'abord, c'est un condensé de ce qu'il s'est fait de meilleur dans la pop du 20ième siècle : intransigeance de ses créateurs, qualité de ses mélodies, originalité totale et paradoxalement, emprunts multiples (la batterie répétitive et monolithique de Colm O'Ciosoig doit beaucoup à Can, le mur de guitares à Phil Spector, la production électronique et l'usage de samples, à Brian Eno (dont Kevin Shields explique régulièrement l'influence, particulièrement de l'album Here Come The Warm Jet). Ensuite, bien que parfaite incarnation de la pop britannique du début des années 90, Loveless incarne aussi son total dépassement. Ses mélodies entêtantes et hypnotiques préfigurent l'acid house ("Soon") et parlent tout autant aux amateurs de musiques de dance qu'aux aficionados de rock expérimental et psychédélique.
La stupéfiante production de Shields lui permet de plonger dans un même bain d'ondes vibrantes noyées d'échos et de réverbs, attaques de fuzz sauvage ("Only Shallow", "When You Sleep", "What you Want"), pop songs éthérées jusqu'à l'inaudible ("Loomer", "To Here Know When", "Blow a Wish"), ballade dub ("Come in Alone") où fleure toujours une profonde neurasthénie ("Sometimes") et sons inouïe, voir inaudibles, donnant à ces morceaux des teintes étranges dans lesquelles certains entendront des violoncelles ("I Only Said", "Touched"), des cuivres ("Blow a Wish") et d'autres instruments subliminaux. Il aura donc fallut trois ans à Shields et son groupe pour accoucher d'une production d'une rare cohérence, dans un album surpassant aisément tout ce que l'on a pu entendre à l'époque. Mais à quel prix ? Les fans de My Bloody Valentine ne s'en sont encore jamais remis... Et vous ?

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