Je veux la perfection dans ce que je fais. Je répète très dur avant mes concerts, de trois à six heures par jour. ”
De toutes les chanteuses importantes de la fin du 20e siècle, Nina Simone est l’une des plus inclassables. Naviguant dans les eaux de la soul, du jazz et de la pop, souvent au gré du même disque, elle se glisse aussi facilement dans le blues, le gospel ou les musiques de Broadway. A la manière de Dusty Springfield ou d’
Aretha Franklin, Nina plonge son éclectisme dans son charme soul, et parvient à de magnifiques interprétations quel que soit le style abordé, et ironiquement, c’est peut-être ce qui l’empêchera d’atteindre une véritable audience de masse. C’est aussi le cas de son personnage, éclatante d’honnêteté et d’individualisme, ses disputes fulgurantes avec ses promoteurs ou ses publics sont restés aussi célèbres que son talent. Née le 21 février 1933 à Tryon (« Essaye »), en Caroline du Nord, sous le nom d’Eunice Kathleen Waymon, elle est élevée dans une famille de huit enfants dont elle est la sixième. Manifestant très tôt des dispositions rares pour le chant et le piano, elle suscite l’émotion de la congrégation de son église, qui propose de payer une année de cours de piano à la petite fille. Eunice restera finalement 6 ans aux côtés de son professeur Muriel Massinovitch, sa « mère blanche ». En 1943, à 10 ans, elle monte pour la première fois sur scène à la bibliothèque de Tryon. Un couple de blanc, outré de voir ses parents noirs au premier rang, leur demande de quitter les lieux, mais Eunice s’y oppose et fait renoncer le couple raciste. C’est son premier contact avec la ségrégation raciale. Eunice entre ensuite à la prestigieuse Ecole de musique Julliard de New York, où elle est la seule noire de sa promotion. Souhaitant intégrer l’Institut Curtis de Philadelphie (le must en matière de formation musicale), elle essuie un rejet, que son frère pense dû à sa couleur de peau. Eunice continue alors de travailler, et accompagne des musiciens ou donne des cours de piano pour vivre. Lors d’une audition de pianiste dans un club d’Atlantic City, on lui dit qu’elle aura un numéro si elle chante en même temps qu’elle joue. C’est ainsi, presque accidentellement, que démarre son immense carrière de chanteuse, même si son talent au piano la servira tout au long de sa carrière. A la fin des années 50, elle commence à enregistrer pour une sous-division du label R’nB / Rock’nRoll King), et fait un tabac avec son interprétation du «
I love you Porgy » de George Gerschwin, tiré de l’opéra-jazz devenu culte : Porgy&Bess, et entre (étonnamment) pour la seule et unique fois de sa vie dans le top 20. Mais Eunice, devenue Nina Simone, n’a pas besoin du top pour survivre. Loin de faire le bonheur dépensier du grand public rock ou R’n B, elle s’est établie dans les domaines plus mûrs des clubs de nuit et du marché des albums. Elle enregistre une dizaine d’albums extraordinaires pour le label Candix, au début des années 60, dont la moitié sont des prises live. Ces albums font preuve d’une maîtrise et d’un éclectisme ahurissant, peut-être indépassé à ce jour, allant du jazz d’Ellington à des chansons folk Israëliennes, en passant par le gospel et les chansons de film. Simone passe chez Philips au milieu des sixties, où elle sort sept albums en trois ans. A cette fréquence, et malgré une élégance, un raffinement et une grande tendresse (qui parfois mordait durement), il n’est pas étonnant que cette période soit légèrement erratique, brassant de chaudes reprises de
Jacques Brel ou
Billie Holiday, des prises instrumentales au piano, de la pop cuivrée et des injections politiques dans le même battement de cœur. Car, comme énormément d’afro-américains des années 60, Nina est profondemment touchée par le movement pour les Droits Civils et la Black Pride naissante. Une immense majorité de son meilleur travail à cette époque est d’ailleurs traversé par cette force revendicatrice. Des chansons comme «
Old Jim Crow » ou le classique «
Mississipi Goddam » ne réussissent qu’à nous faire regretter que Nina n’ait pas écrit elle-même d’avantage de chansons, la plus grande partie de son répertoire étant composé de reprises. Mais quelles reprises ! La plupart de ses interprétations sont d’ailleurs devenues des classiques : sa révision de «
Pirate Jenny » incorporant les sentiments acides des afro-américains, sa version de «
Ne me quitte pas », aussi poignante que l’originale de Brel, ses plus connues étant «
Don’t let me be misunderstood », «
Feeling Good », «
I Put a spell on you » ou «
See line woman », toutes exceptionnelles. Passé chez la RCA, Nina Simone connaît une nouvelle période de rush marketing entre la fin des années 60 et le début des années 70, où sa maison de disques sort neuf albums. Ceux-ci explorent une base beaucoup moins variée, arrêtant les compositions et les arrangements à une base solidement pop et soul. Son standard «
Young, gifted & black », écrite par elle et Weldon Irvine Jr sera repris avec succès par Aretha Franklin et Donny Hathaway. Elle sort quelques hits comme «
Ain’t got no » (pour la comédie musicale Hair) ou une reprise du «
To love somebody » des Bee Gees, mais aucune ne s’approche du niveau de perfection dont elle est capable. Les années 1970 sont difficiles pour Nina. Elle divorce de son mari/manager Andy Stroud, fait face à de nombreux problèmes financiers, et devient une sorte de nomade, s’installant au fil du temps en Suisse, au Libéria, à la Barbade, en France et en Grande Bretagne. Après avoir quitté RCA, elle enregistre rarement, même après le succès de son album Baltimore en 1978 pour le petit label CTI. Elle revient à l’honneur en 1987, à l’occasion de la réutilisation de sa chanson «
My baby just cares for Me » pour une pub Channel anglaise, et retourne sur une major Américaine en 1993 pour l’album A Single Woman.
I Put a Spell on You, son autobiographie, sort en 1991. Dans les années 1990, la santé de Nina se détériore et elle s’affaiblit tout au long de la décennie, au point qu’elle manque de s’évanouir durant un concert au Carnegie Hall en 2001. Coulant des jours tranquilles dans la petite ville de Carry-le-Rouet, en France, la flamme noire de Nina Simone s’éteint finalement le 21 avril 2003.