The Coral Sea de Patti Smith



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Une mer de mots et de sons



The Coral Sea, poème musical rédigé en mémoire du photographe Mapplethorpe scelle la rencontre entre Patti Smith et Kevin Shields de My Bloody Valentine. Derrière une affiche prometteuse se cache un projet à l'identité si forte qu'elle peut parfois faire s'évanouir l'identité des deux monstres du rock, l'épaisse guitare de Shields et l'artiste polymorphe Smith. C'est alors dans une troisième voie, sombre et sobre, que le duo s'aventure.
J'aurais jeté The Coral Sea au feu. Trop semblable à ce que je craignais, une litanie ininterrompue de mots enrobée de nappes électriques de guitares toutes aussi interminables. Moins de l'eau qu'une lave compacte, lâchée dans cette langue que je connais trop peu pour en apprécier les reflets. J'aurais jeté le double album au feu en ne recommandant l'expérience à aucun rockeur - tant soit-il un peu curieux.

Puis il y eut le respect, le respect de la mémoire d'une personne défunte, absente et pourtant faite chair dans la bouche incantatoire de Patti Smith. L'épitaphe poétique, écrite par un proche, doit forcément renfermer une force qui dépasse la barrière du sens. Un anglais plus affûté ne m'aurait peut-être pas ouvert davantage de portes perceptives... Le respect mena vite à l'impuissance, car cette force vertigineuse qui avait poussé la chanteuse à écrire un fleuve de mots d'une heure traversait mon esprit sans s'y attarder, comme un voile mystérieux et vaguement ennuyeux. L'incompréhension avait cela d'exaspérant que le son de Kevin Shields semblait en harmonie totale avec le flot de Patti Smith, exalté et précis.

Et progressivement, l'immersion. J'ai eu l'impression d'être le marathonien futur qui commence par des distances courtes, puis de plus en plus longues. Je me suis rappelé des difficultés à apprécier d'emblée des œuvres longues comme le Music For 18 Musicians de Terry Riley ou le Passio d'Arvo Pärt. Répétitivité, étourdissement, claustrophobie : voilà le cercle vicieux dans lequel j'errais, pas plus d'un quart d'heure, et que je retrouvais à l'écoute de The Coral Sea. Un disque terrible, profond, et impossible à partager.

En quelque sorte, c'est un critique hors jeu qui se livre. Le disque ne recèle pas de surprises - une larme de chant, peut-être, des saturations malheureuses sur la voix - et ne peut être correctement apprécié sans un effort important. Nombreux en écouteront une minute ou deux avant de faire de la place pour une musique mieux prédécoupée. Certains seront touchés par l'ambiance palpable et noire, le rythme mystique de la déclamation.

Je suis encore aujourd'hui en train de préparer mon marathon. Jour après jour, les mots s'éclairent et miroitent de couleurs insoupçonnées. L'entraînement quotidien, plutôt que de précipiter vers une issue aussi certaine qu'un scénario de blockbuster américain, procure l'impression d'avoir le temps. J'arriverai peut-être au bout de la performance dans un an, trois ans, mais le temps joue en ma faveur, comme un enseignement invisible. Là, je serai à bord des pensées de Mapplethorpe, je serai tout contre la corde de Kevin Shields, je serai sous la lèvre inférieure de Patti Smith.

Rassénéré ou définitivement lassé, je pourrai brûler The Coral Sea.

 

 

 

François Clos Le 30 septembre 2008
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