Même si le contexte change, tu apprécies toujours le même son : c’est ton son. Parfois, tu ne l’aimes plus, mais il reste le tien, celui avec lequel tu dois quand même travailler. Prenons ma voix, par exemple. J’aurais souvent aimé que ce ne soit pas elle qui chante mes chansons. Mais c’est ma voix, et je ne vais pas la couvrir ou quoi que ce soit ! Parfois, elle est vraiment appropriée pour ce que je chante et parfois, elle est inappropriée. Dans ces cas-là, tout ce que je peux faire, c’est rêver d’avoir la voix de quelqu’un d’autre… ”
Les songwriters ont longtemps été sous la tutelle à la fois géniale et effrayante de
Bob Dylan. Et, de nos jours, trop de personnalités essentielles restent encore sous-estimées. Si la presse rock s'est mobilisée pour réhabiliter quelques brillants desperados au destin tragique, comme
Tim Buckley,
Nick Drake ou
Tim Hardin, l’œuvre de Paul Simon est rarement citée parmi les plus importantes des années soixante-dix. Peut-être parce qu’elle a été créée par un homme trop tranquille selon les critères pétaradants du music-business et de sa mythologie…
Né à Newmark, il grandit dans le quartier du Queens, à New York. Très tôt conquis par le doo-wop et le rock’n roll, en particulier les
Everly Brothers et
Buddy Holly, il pousse ses premières chansons à onze ans, avec son camarade de collège :
Art Garfunkel. Quelques années plus tard, le duo se baptise
Simon And Garfunkel et, porté par le dynamisme du Greenwich Village puis par l’influence électrique des
Byrds, devient l’un des groupes les plus populaires des années 60. Simon en est à la fois le compositeur et le parolier, et invente des classiques absolus comme « The Sound Of Silence », « The Boxer », « Mrs. Robinson », « Homeward Bound » ou « America ». Déjà, ils imposent Simon comme un storyteller, un infatigable inventeurs d'histoires illustrées par la mélodie et les arrangements. Cinématographiquement, des personnages perdus dans le monde moderne s’entrecroisent, finissant par livrer un portrait fragmenté de l’Amérique, dont la pièce maîtresse est peut-être « Bookends » (1968). En 1970, malgré le tube mondial « Bridge Over Troubled Water », Simon et Garfunkel finissent par se séparer et ne se reformeront que très ponctuellement.
Simon, pour sa part, s’intéresse d'emblée aux musiques du monde, une voie qu'il avait déjà commencé à explorer avec Garfunkel. En effet, on pouvait trouver sur leurs albums des traces de bossa-nova (« Punky’s Dilemna »), de samba (« Cecilia ») ou de musique des Andes (« El Condor Passa »). Il ne lui restait plus qu’à avancer d'un petit pas pour inventer la world-music. Dès 1972, c'est chose faite avec son premier album éponyme, où l’on croise à la fois les flûtes péruviennes de Los Incas, le violon manouche de
Stéphane Grappelli et quelques-uns des meilleurs musiciens jamaïcains du moment. Bien avant
Clapton ou
Gainsbourg, Simon est en effet le premier musicien blanc célèbre à se rendre à Kingston pour enregistrer un morceau de reggae, le superbe « Mother And Child Reunion ». Mais la valeur principale de ce disque réside peut-être dans l'aisance avec laquelle Simon parvient à maintenir constamment sa propre patte au milieu de tous ces styles. Narrateur paisible et mélancolique, il se montre capable de tirer une chanson folk de n’importe quel climat géographique ou musical.
« There Goes Rhymin’ Simon » (1973) le voit revenir à des sonorités plus « étasuniennes », mais toujours tournées vers le Grand Sud. Le Gospel et la musique cajun plantent ce disque droit dans les bayous de la Nouvelle Orléans, non sans quelques classiques comme « Kodachrome » ou « Loves Me Like A Rock ». Après une tournée mondiale, le chanteur s’interrompt un moment, occupé par son divorce. Son retour à la chanson avec l’album « Still Crazy After All These Years » est donc plutôt pessimiste, mais contient son lot de pépites, notamment une vraie-fausse profession de cynisme sur fond de bossa : « 50 Ways To Leave Your Lover ».
Les années suivantes sont marquées, à plusieurs titres, par le cinéma. Il participe en tant qu'acteur à « Annie Hall » (1977) de
Woody Allen, se marie avec
Carrie Fisher, la Princesse Leia de « Star Wars » et se lance enfin dans « One-Trick Pony » (1980), un film pour lequel il s'improvise scénariste, acteur principal et compositeur. En dépit du single « Late In The Evening », essai fructueux de samba funky, l’album et le film sont des échecs commerciaux, de même qu’ « Hearts And Bones » (1983). Comme beaucoup de "vétérans" de sa génération, Simon est dans le creux de la vague et refuse de sombrer dans des compromis comme « Let’s Dance » de
David Bowie ou « Say Say Say » de
Paul McCartney et
Michael Jackson.
Après un nouveau divorce, le songwriter décide donc de reprendre la soute, qui le mène tout droit en Afrique Du Sud. Là-bas, il découvre la musique des townships noirs : le
mbaqanga, mélange de swing américain et de percussions zouloues ainsi que le
mbube, chant choral qui ne va pas sans évoquer les racines présumées du gospel. Comme Johnny Clegg à la même époque, il décide de mêler ces styles à une bonne dose de pop et publie « Graceland » (1986). Enregistré avec des musiciens africains célèbres (Ladysmith Black Mambazo, Stimela...) mais aussi avec ses amis (
Linda Ronstadt, Los Lobos), voire ses idoles (les Everly Brothers), ce disque est une bombe ! Politiquement, il lance un nouveau défi à l’apartheid et musicalement, innove de plage en plage. Sans abandonner sa manière si spécifique de raconter les choses, Simon fond totalement ses diverses inspirations. Et chaque morceau finit par tracer sa propre voie, ouvre de nouvelle porte. « The Boy In The Bubble », « Graceland », « Diamonds On The Soles Of Her Shoes », « Homeless », « You Can Call Me Al » sont autant d'OVNI littéraires et - bien souvent - dansants. On est loin du très surestimé « So » de
Peter Gabriel qui, à la même époque, confondait World Music et occidentalisation (même si l'on se permettra d'ouvrir une parenthèse un peu longue pour recommander l'écoute de ses quatre premiers albums éponymes, de bien meilleure qualité !).
De nouveau sous les feux de la rampe, Paul Simon fait sa tournée suivante en compagnie de
Miriam Makeba, puis s'envole pour le Brésil, où il enregistre « The Rythm Of The Saints » (1990). A nouveau, la guest-list est prestigieuse, de Milton Nascimento à
JJ Cale. Mais le disque est boudé par la critique, qui lui préfère son prédécesseur. Le chanteur reprend alors sa traversée du désert. Tel Citizen Kane, il s’achète un prestigieux lieu de retraite : le Brill Building, où officiaient au début des sixties des compositeurs comme Neil Diamond, Carole King, Jerry Goffin, Barry Mann ou Neil Sedaka. Et il se tait jusqu’en 1998. Attiré par les lumières de Broadway, il s'essaie alors à la comédie musicale avec « The Capeman », racontant les crimes et la rédemption d’un jeune portoricain. Cette fois-ci, la critique l’assassine, malgré les qualités musicales et artistiques de son propos. Et l’album « Songs From The Capeman » ne se vend guère…
Pourtant, depuis le début du millénaire, sa verve créatrice semble l'avoir repris et les médias en font à nouveau écho. Après un disque plutôt calme, limite pépère (« You’re The One », 2000), il a publié en 2006 le bien nommé « Surprise ». Enregistré avec un spécialiste de la remise en selle,
Brian Eno, il s’avère d’une inventivité musicale constante, à laquelle vient s'ajouter une dose inhabituelle de lyrisme. Sans perdre ce timide fil vocal qui avait fait sa marque de fabrique, il laisse l'âge apporter à son chant une dimension poignante qu'il avait jusqu'ici davantage tendance à esquiver pudiquement.
> Extraits et versions intégrales des chansons de son album "Surprise".