Il y a quelqu'un dans ma tête mais ce n'est pas moi. ”
Prononcez les mots : "Pink Floyd", et vous verrez apparaître devant vous, comme dans un rêve éveillé, vos fantasmes délirants sur un
Syd Barrett complètement toqué, vos tentatives laborieuses, guitare à la main devant le miroir de votre chambre, à reproduire fidèlement des solos à rallonge complètement barrés, vos expérimentations sous influences en solitaire ou bien entouré avec dans l’air, près des nuages, les notes envoûtantes de la face sombre de la lune, des pochettes sublimes de créativité qui vous feront regretter votre vieux tourne-disque, l’ego surdimensionné du dictateur sans sourcils surgissant de votre écran et de l’âme torturée de Roger Waters, les concerts spectaculaires dans des stades géants made in 70’s et les tensions internes qui vous ont fait craindre le pire, le génie psychédélique alors que vous étes plutôt branché dépressif… Tout ce champ sémantique, ce chant extatique, n’a pas juste été une pierre ajoutée au mur du rock, mais une véritable quête des sens et du sens de la musique, une recherche à l’infini d’une traduction sonore des dérives de l’inconscient… I wish you were here.
Dans les années 1960, trois étudiants en architecture, Roger Waters, Rick Wright, et Nick Mason, décident de fonder un groupe qu’ils appellent Sigma 6. Après avoir repris pas mal de standards du blues et testé divers patronymes, la formation prend le nom de The Pink Floyd Sound, puis de Pink Floyd lorsque un nouveau chanteur débarque dans le groupe, un certain Roger Keith Barrett dit Syd Barrett. C’est Syd en effet qui a l’idée d’accoler les prénoms de deux musiciens de jazz, Pinkney Anderson et Floyd Council… Eh oui, ce curieux nom de baptême qu'est Pink Floyd n’a rien à voir avec un quelconque délire post drogues où des flamands roses gambaderaient gentiment dans le ciel, mais bien le produit d’un assemblage malin et somme toute très cérébral. Parce que Pink Floyd est avant tout une fusion de cerveaux , de penseurs très inventifs qui vivent aussi bien la musique avec leurs tripes qu’avec leurs neurones.
Pink Floyd commence à se forger une solide réputation en écumant les clubs londoniens huppés. Syd Barrett se place naturellement comme le leader incontesté du groupe, considéré par tous comme un génie ; c’est lui qui va être à l’origine de la majorité des titres qui composent le magistral premier album des Floyd, « The Piper At The Gates of Down » qui paraît en 1967, après la sortie de deux singles, « Arnold Layne » et « See Emily Play ». Pour beaucoup de spécialistes es rock, cet opus n’est pas seulement le meilleur disque de Pink Floyd, c’est l’un des albums les plus inspirés, les plus créatifs de l’histoire du rock. Ecrites par un Syd au cerveau bien allumé par le LSD, les chansons extraites de « The Piper At The Gates of Down », sont toutes imprégnées de cette folie qui ravage déjà la tête de Barrett, de cette liberté artistique où tout est permis au niveau sonore, brisant les codes devenus étouffants de la pop, explorant de nouveaux chemins ardus aux niveaux des arrangements, de la structure mélodique. « The Piper At The Gates of Down », c’est à la fois l’acmé et la quintessence du psychédélisme.
Pink Floyd avec ce premier album, joue déjà dans la cour des génies ; mais malheureusement, la lune n’est pas la seule à avoir une face sombre : les grands inventeurs de ce monde sont aussi des êtres borderline, toujours sur le fil, hésitant entre la folie pure et la raison salvatrice. Concernant les grands prophètes du rock, la musique est ce fameux conducteur idéal entre les fantômes à moitié barjes qui hantent en souterrain des rêves déjà malades et l’humain encore capable de canaliser la matière géniale sortant d’une guitare, d’une plume, d’une note magique, de façon logique, esthétique et réfléchie… Syd Barrett fait partie de ces êtres éternellement inconstants mais qui réussissent on ne sait comment à donner un sens à leurs hallucinations…Mais voilà, quand on consomme à l’excès moult produits chimiques, on finit par ne plus rien contrôler, et surtout pas les délires grandissant.
Pour Syd, cela commence par une incapacité à tenir un concert et un manche de guitare de bout en bout. Puis peu à peu, l’esprit du chanteur sombre dans l’incohérence la plus totale. La créativité n’est plus canalisée, elle jaillit de part et d’autres sans pouvoir aboutir vers quelque chose de concret. Du coup, Pink Floyd est rejoint par un nouveau chanteur et guitariste, David Gilmour, afin de pallier aux errances artistiques et scéniques de leur leader. Pink Floyd fonctionne ainsi pendant quelques temps, mais Syd est trop mal en point, et finit en 1968 par quitter le groupe pour rejoindre peu de temps après l’hôpital psychiatrique.
En quittant le Floyd pour l’asile, Syd Barrett rentre dans la légende du rock maudit, et exercera pour les décennies à venir une fascination sans pareil auprès de la relève musicale. David Gilmour, qui est un ami de Syd, se sentira quant à lui longtemps coupable de remplacer Barrett et aidera même le génie à réunir ses idées dispersées pour la composition de son album solo. De plus, pour le public, Syd Barrett reste le vrai leader du groupe.
Gilmour réussira cependant à trouver peu à peu sa place, et le groupe nouvelle mouture publie, l’année du départ de Syd, « A Saucerful of Secrets », un second opus qui pose les jalons de ce que l’on appellera ensuite le rock progressif, avec de longues plages d’expérimentations strictement basées sur l’instrumental. En 1969, Pink Floyd sort la double galette « Ummagumma » où l’impro est à l’ordre du jour, et où l’on peut trouver d’une part des titres live du Floyd, et d’autre part, des titres en solo joués par tous les musiciens. Mais ces nouvelles recherches musicales font un bide à sa sortie. Cependant, Pink Floyd n’a pas dit son dernier mot (loin de là !) et en 1970, le groupe édite « Atom Heart Mother », l’un des disques culte du mouvement rock progressif. « Meddle », qui sort en 1971, reste dans la continuité expérimentale et progressive de l’album précédent.
C'est alors que Pink Floyd passe du statut de groupe de rock progressif underground à celui de méga groupe ultra connu avec la parution de « Dark Side of The Moon » en 1973. Dès lors, Pink Floyd cartonne en tête des ventes (et ce pendant plus d’une décennie !!), grâce aux désormais incontournables « Money » et « Time Us And Them », Roger Waters s’est imposé comme le nouvel auteur de génie du groupe. Pendant de nombreuses années, le groupe va fonctionner sur ce modèle en enchaînant les tubes. Deux ans après le succès est toujours au rendez-vous, lorsque paraît « Whish You Were Here ».
Mais si le succès engraisse les rockeurs, il apporte aussi son lot de déceptions et de dérives. Pour Pink Floyd, il n’est pas toujours évident de brancher la guitare dans des grands stades sans se sentir complètement coupé du public. C’est à partir de ce sentiment de rupture entre les fans et le groupe désormais inaccessible que Roger Waters, après «Animals», va commencer à composer « The Wall ». Or, à trop prendre les commandes de la composition des textes comme des mélodies, Waters commencent à en irriter plus d’un…. Toutefois, les tensions internes n’empêchent ni la sortie, ni le triomphe de « The Wall » qui deviendra aussi un film en 1982, réalisé par Alan Parker.
Sauf que le carton phénoménal de « The Wall » rend Waters encore plus sûr de son talent, et ce dernier ne manquera pas de le faire savoir en imposant toujours ses choix en se préoccupant de moins en moins des autres. Excédé, Rick Wright claque la porte du Floyd (enfin, Waters l'y a aussi encouragé...).
Après l'échec de « The Final Cut » sorti en 1983, le groupe sombre dans une ambiance déplorable, Waters poussant à l’extrême sa crise d’ego, considérant qu’il est le seul maître à bord, et que Pink Floyd, c'est lui en fait... Evidemment, Gilmour et Mason ne sont pas d’accord avec cette théorie, et décident au contraire de larguer Waters tout en gardant leur groupe et surtout son nom. Ces disputes se terminent en procès et la justice tranchera en faveur de Mason et Gilmour. Les deux compères publient donc sous le nom de Pink Floyd « A Momentary Lapse of Reson » en 1987, un nouvel opus pour un nouveau départ qui prouve que le Floyd est toujours au sommet de son talent, même sans Roger Waters. Profitant de l’éviction de ce dernier, Rick Wright revient aux commandes des claviers. Parlant de Waters, celui-ci a plus de mal en solo que lorsqu’il officiait au sein des Floyd. Son seul passage remarqué sera un concert à Berlin pour célébrer la chute du mur, histoire de faire revivre « The Wall » encore une fois. Après une absence prolongée, Pink Floyd revient avec « The Division Bell » en 1994 qui séduit les baby boomers comme leurs gamins boutonneux. Les papys du rock planant n’ont pas perdu leur amour du concert longue durée et offrent une fois de plus des spectacles hauts en couleurs. Depuis, on n’entend plus trop parler de Pink Floyd, hormis lors de la sortie d’un live en 2000, « Is There Anybody Out There ? » qui incarne un beau souvenir de la tournée « The Wall », puis d’un best-of en 2001.
Et en 2005, arrive ce que l’on n’espérait plus : le retour de Roger Waters au sein des Floyd le temps d’un concert à l’occasion du Live 8…Simple sursaut de générosité un nouveau tournant pour ce groupe légendaire ? L'histoire du rock n'en a peut-être pas encore fini avec Pink Floyd…