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Excitant, un album de Portishead ? (Ca semble difficile à croire, tant les lamentations de Beth Gibbons ne poussent pas à la gaudriole.) On aura beau avoir cessé de croire à la sortie du disque des pionniers du trip hop, Third nous ramène dix ans en arrière, avant de nous projeter dix en avant. J’en vois déjà frémir, parmi ceux qui avaient enterré Portishead dans le cimetière des groupes-coléoptères, magnifiques en leur temps et morts avant de dire ouf.
Le trip hop est mort

Pourtant, Third entretient parfois un lien ténu avec la grandeur d’autrefois. Si l’on fait abstraction de la poudre kraut-rock ou indus jeté aux yeux par "Silence", "Machine Gun", "We Carry On" et "The Rip", la poignée de titres restants présente bien ces rythmiques syncopées, ces orgues psychédéliques et ce chant fragile qui ont fait la joie (doux oxymore) des fans de Portishead. On retrouve en outre la science fiction 50’s façon "les martiens débarquent" sur les cordes stridentes de "Threads" ou "Silence", morceaux mi-flippants mi-flippés. Des paroles couleur gris pluie transpercent l’épais manteau de l’auditeur anglophone : "I’d like to laugh at what you said / But I just can find a smile / Wonder why it came / A struggle with myself" ("Nylon Smile"). Au détour d’une ballade embrumée de réverbération d’un autre âge comme "Hunter", le passant se souviendra du projet de Beth Gibbons avec Rustin Mann. Furtifs éclats du passé… mais qui n’ont rien à envier au présent.
Les vertus de la simplicité
En musique, parfois, l’âge pris efface les rides : ce que Portishead a pu gagner en bouteille pendant ces 10 ans (collaborations, productions, apparitions) se traduit par une sobriété remarquable. La ligne claire des onze titres, souvent un seul mot – un dogme pour le band de Bristol ? – défait tous les caches-misères putassiers qui enrobent les disques des artistes sur le déclin. Clive Deamer joue une batterie très épurée, avec peu d’éléments sur chaque morceau, et se rattrape sur des breaks sobres aux milles variations : du grand artisanat ! Le guitariste Adrian Utley se fend d’interventions mémorables, désaccordées ("Silence", "We Carry On") ou grondantes ("Small"). Mais celui qui est véritablement dans la lumière, côté musique, c’est bien Geoff Barrow : ses claviers analogiques bourdonnent, les cornemuses de synthèse et les theremins vibrent, déchirant l’espace aérien comme autant d’OVNI menaçants.
"Everything In Its Right Place", chantait Thom Yorke. Portishead emprunte non seulement la formule mais aussi l’ascèse de Kid A : une économie de moyens et une précision infernale rend chaque titre à la fois percutant et unique. Le pari est tendu, mais cette mise à nue n’a rien de déshonorant vu le niveau de l’écriture. Le single "Machine Gun" prend des risques à mitrailler son auditeur d’une rythmique qui a plus à voir avec Pan Sonic ou NIN qu’Isaac Hayes. "We Carry On", l’étourdissante spirale kraut rock à 120 bpm, est emblématique du nouveau visage de Portishead, quand le terrible "Small" nous enfonce six pieds sous terre à coup d’hammond piquant. De la basse-vibreur-de-portable de "Magic Doors" au ukulélé tranquille de "Deep Water", la grâce et l’inventivité semblent indéfectiblement vissées aux compositions de Third. On en oublierait presque le chant parfaitement frêle et tiré de Beth Gibbons, intégré dans la musique comme une respiration sur une bouche.
Ils nous avaient laissés hagards au XXème siècle ; nous les retrouvons, l’échine parcourue de frissons, souffrance et bonheur mêlés : le troisième acte de la tragédie Portishead flamboie et gronde sa singularité, miroite comme une addiction avant de se déverser maladivement dans nos veines bleuies.
Portishead - Third
Chez Barclay, avril 2008.
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