Il n'y a de toute façon pas de véritable repères temporels dans cette musique de l'éther, qui doit autant à la techno atmosphérique de Detroit qu'au dub originel de Kingtson. Dans son fuseau temporel, Berlin et Detroit sont toujours les piliers d'une techno austère, futuriste et urbaine. Pas que cela nous déplaise d'ailleurs. Avouons-le, cette techno filtrée et chuintante dont les basses puissantes devaient tout au dub, nous manquait terriblement.
Depuis dix ans,
Rod Modell, que l'on sent irrémédiablement nostalgique, a discrètement développé son propre genre de "Detroit Techno". Comme ses aînés, il use d'effets dubisants, d'échos, de distorsions et de souffles sur des rythmes lents et syncopés, enveloppés dans des textures granuleuses plus communes à l'electronica qu'à ce genre de musique. Avec un sens incontesté de l'hypnose progressive malgré un traitement ascétique du son, une production linéaire et une progression inflexible, qui nous berce comme au sein de doux, mais profonds, remous aquatiques. Parfaitement conscient de l'héritage de ses pères,
Incense développe ce son reconnaissable entre tous, fait de textures denses, de basses à la fois enveloppantes et étouffées, marinant entre dub électroniques, ambient downtempo et hypnotisme techno rigoriste. Une chape de sons filtrés, de la techno amniotique jouée sous la mer ou écoutée dans un pipe line, ou bien au travers des vitres fumées d'une limousine abandonnée sur un parking à Detroit.
A ce titre, Rod Modell a su capturer l'esprit de Berlin, de Detroit, ou de Tokyo et d'Hong Kong si vous préférez, ces mégalopoles ultra-modernes, éternelles insomniaques, véritables décors de film de science-fiction et incarnation d'un futur noir et inquiétant, toujours sous la pluie. De même, le packaging magnifique de ce CD édité par le label japonais Plop, représente la quintessence du style techno des 90's : un fantasme urbain, où rêve de vitesse, corps dansants désincarnés et amours androïdes, hantent l'imaginaire (post)humain dans le continuum de plus en plus vaste de notre modernité. Trippant ! (Et lancinant)
Maxence Grugier
Le 10 mars 2008