Compositeur et arrangeur, chef d'orchestre, manipulateur de tout ce qui comportait un clavier électrique (du Telharmonium au Moog en passant par tous les inimitables Farfisa ou orgues Hohner) et excentrique créateur de sa propre légende, Sun Ra a toujours passionné les amateurs de bizarreries sonores. Les aficionados de blacks musiques décalées, de free jazz, de post-rock et d’electronica aussi se sont tous penchés sur son cas.
De la naissance de Sun Ra, on ne sait pas grand chose : on ne connaît d’ailleurs pas son vrai nom, Sonny Blount ? Hermann Sonny Blount ? Nul n'en est sûr… Hormis qu’il vit le jour dans le sud profond en Alabama, durant l’année 1914. Il déclare cependant n’être sur terre que par accident, sa planète d’origine étant Saturne ! Il fera pourtant ses premiers pas dans une carrière de musicien de jazz des plus classiques dans les années 50, où il joue dans divers big bands. Il y pratiquera tous les styles de musiques noires à la mode de l’époque (blues, boogie-woogie, swing, rhythm and blues, doowop). Il fonde le premier Arkestra en 1956 à Chicago. La première formation comprend
John Gilmore (saxophone ténor), Marshall Allen (saxophone alto), Pat Patrick (saxophone baryton) et Ronny Boykins (batterie), ainsi que des musiciens de passage comme Charles Davis (saxophone alto), Julian Priester (trombone), et Wilbur Ware (bassiste ayant également joué avec Thelonious Monk[/people]). Parallèlement, il crée son propre label : Saturn, créant le concept de musicien indépendant avant l’heure. L’émancipation vient avec le bebop et le free jazz puis l’électronique. L'apport des musiques électroniques l'incitera à expérimenter de nouvelles sonorités, ainsi que de nouvelles façons de jouer, ce qui constitue l'essence même du jazz.
L’ Arkestra connaîtra de nombreux avatars (le "Solar Arkestra", le "Myth Science Arkestra", le "21st Century Echoes Arkestra", l’Intergalactic Reasearch Arkestra, l’Astro Infinity Arkestra…) mais les membres sont quasiment indéboulonnables ; surtout le saxophoniste John Gilmore (qui perpétuera l’œuvre de Sun Ra, et ne joue encore que cela, après sa mort). L’œuvre de Sun Ra est protéiforme. Il aimait à mélanger science-fiction, reprises (remixes ?) d’œuvres populaires du jazz noir américain, ambiances exotiques étranges, séances de vaudou sonores. La présentation scénique était déjà très importante. Au cours de ses concerts, le "Roi Soleil-Soleil" - comme il s’appelait lui-même - apparaissait dans des tenues loufoques, mélange de péplums américains, de série B à la Flash Gordon, et d’une relecture très personnelle de l’Egypte antique et de ses mythes héliocentriques. Au cours des années 60, dans l’élan de la vague psychédélique, des projections étaient même utilisées. Cet aspect " multimédia " en fait bien évidemment un artiste avant-gardiste qui développera son esthétique dans l’incompréhension quasi générale. Pourtant Sun Ra avait développé une véritable philosophie.
Sun Ra considérait son utilisation de l’électronique comme "accidentelle" (comme beaucoup de choses dans son existence). Il pensait sa musique comme naturelle, utilisant les outils de son temps. C’est ainsi qu’il fut l’un des tout premiers musiciens de jazz à user d’instruments électroniques. Pianiste de formation, il aura tendance à essayer tous les appareils se rapprochant de près (Moog, Farfisa, Célesta) ou de loin (Theremin) à un piano. C’est donc en toute logique qu’il tentera l’expérience des premiers synthétiseurs sous l’impulsion d’un Français, l’érudit
Daniel Caux. Celui-ci invitera le musicien à enregistrer en 1975 pour le mythique label français, Shandar Records. Le disque (introuvable aujourd’hui) s’appelait :
The Cosmic Explorer, le musicien y jouait un solo de synthétiseur Moog en face B, qui fera hurler les puristes du jazz de l’époque. Les mêmes qui affirment aujourd’hui qu’avec le temps, c’est certainement une de ses œuvres qui ait le mieux vieilli.
Son exemple d’indépendance fut largement suivi par la suite dans le monde de la musique électronique, des pionniers de Detroit (UR) aux premiers labels électros. Sun Ra croyait beaucoup à l’existence de fantômes vivant parmi nous comme les autres êtres humains (il avait entendu dire que la mort aurait été bannie de notre planète il y a 3000 ans, les humains vivant autour de nous seraient donc des réincarnations, voire des fantômes). Au vu du nombre de musiciens actuels se disant fortement marqués, voir hantés par son œuvre, il avait sûrement raison…