Révélés au sortir de l’adolescence et en pleine période brit pop par l’épatant
I should coco et sa ribambelle de titres à l’hélium (
"Alright",
"Mansize Rooster"), la bande de Gaz Coombes a pris du plomb dans la cervelle et des pattes d’oie au coin des yeux, sans perdre son énergie. Un premier best-of impressionnant de tenue (
Supergrass Is 10 : The Best Of Supergrass 94-04) était venu saluer, en 2004, la qualité d’une production (cinq albums avant celui-là) qui permet au groupe de dépasser facilement le statut de "two-hits wonder" ou d’étendard de la Cool Britannia, qui leur colle aux basques depuis l’origine. Même si on ne sait jamais vraiment où ils veulent en venir musicalement, les
Supergrass sont tout sauf un groupe de has-been.
Hoo Ha Supergrass, Say Hoo Ha Supergrass
Diamond Hoo Ha est un album à la fois miraculeux et surprenant. Miraculeux parce qu’on ne s’attendait pas à découvrir les Oxfordiens à ce niveau de maturité, combinant autant de styles et d’ambiances, depuis leurs studios de Berlin et New York (pas un hasard). Etrangement de la part d’un groupe qui jusqu’ici incarnait la ligne claire de la pop anglaise,
Diamond Hoo Ha est un album américain, plus glam rock que les précédents et sur lequel le chant de Coombes semble s’amuser avec les codes posés par les
Weller,
Lou Reed et autres chanteurs à voix maudite. Comme à la belle époque, les deux premiers singles issus de
Diamond Hoo Ha,
"Diamond Hoo Ha Man" et
"Bad Blood" se trouvent aux avant-postes. Le premier titre est hargneux et un peu lourdaud, ponctué de guitares venues tout droit du hard-rock et paroles menaçantes (
"I’m gonna get you in my suitcase").
"Bad Blood" ne fait pas dans la dentelle non plus et rappelle que cela fait un bail que Supergrass ne fait plus rire personne. La thèse du groupe ado devenu mature ne tient pas la route si l’on considère que les Supergrass ont rejoint le côté obscur de la force dès
In it for the money, leur deuxième album en 1997. Il faut attendre le titre 3,
"Rebel In You", pour avoir une idée de ce qui va se passer ensuite. La chanson est sans aucun doute le meilleur morceau du groupe depuis longtemps, bénéficiant d’un chant à la
Bowie-
Velvet des premiers jours et d’une production à l’ancienne (un clavier de tripot, des chœurs à la Rubettes), qui le font décoller jusqu’à un refrain en forme d’hymne amoureux. Le titre s’essouffle vers la fin mais n’en demeure pas moins une belle réussite.
Supergrass Fusion Factory
Sur un tempo ralenti,
"When I Needed You", est une bonne ballade classique qui fait pâle figure par rapport aux expérimentations de
"345". Supergrass y illustre brillamment sa tentative de fusionner le rock 70s, la pop et l’esprit teenage.
"Return of Inspiration" est tout bonnement grandiose tant pour la précision cruelle de ses paroles (
"little big man, working in the city, a place for mother, a place for women, he must thing he is so tall") que pour sa musicalité (deux accords imparables, un sax bien placé et une qualité d’arrangements et de placement irréprochable).
"Rough Knuckles" confirme que le groupe est venu pour faire mal. Coombes chante en regardant droit devant et apparaît sûr comme jamais de ses situations. L’univers du groupe en sort enrichi d’une approche réaliste et critique particulièrement savoureuse qui se prolonge sur un
"Ghost of A Friend", tendu entre les
Beatles et du
Oasis surclassé.
"Whisky and Green Tea" fait penser à un titre psychédélique d’
AC/DC passé à la moulinette de Shangaï (autant dire qu’on y a pas compris grand-chose, si ce n’est qu’il est surprenant et mérite le coup d’oreille).
L’album se referme sur deux beaux titres sans une note de trop : le gentil "Outside" et ses harmonies soignées de piano-voix, un peu trop classique à notre goût, et le plus enthousiasmant "Butterfly". Avec ce dernier titre, tombe la référence qu’on avait sur le bout de la langue depuis le début. Supergrass ressemble tout bêtement à Supergrass. Gaz Coombes est la perle vocale qui donne sa hauteur à l’édifice. La batterie de son "vieux" compère Danny Goffey pourrait tout aussi bien remplacer tout le reste. Les chansons de Supergrass tiennent la route sur cette seule amitié. "Butterfly" est épique et donne envie de décoller. Diamond Hoo Ha et ses auteurs ont deux pieds dans un passé glorieux fait d’extraits mêlés d’Albion et d’Amérique, deux autres dans un futur radieux, composite et irradiant. Mais ça fait quatre pieds ? Oui et c’est pour ça que c’est bien.
Supergrass - Diamond Hoo Ha
Chez Capitol/EMI, mars 2008
Benjamin Berton
Le 27 mars 2008