Multi-instrumentaliste et compositeur principal de The Cinematic Orchestra, Jason Swinscoe nous raconte l'évolution de son groupe pour ce dernier album Ma Fleur, plus pop et plus accessible. Le Britannique réponds à nos questions.
Le nouvel album s’appelle Ma Fleur, un nom français.
Tout d’abord parce qu’il a été composé ici, à Paris. Ca fait référence à la culture française que j’ai côtoyée pendant que j’habitais ici. Ca parle aussi d’intimité, de romantisme, d’amour. Ce n’est pas spécialement focalisé sur une chose en particulier. J’espère que le nom génère plusieurs sens, différentes idées.
Il n’y a pas que la langue du titre qui change, mais aussi le contenu du disque, plus doux.
Il y a cinq ans, Every Day a été essentiellement composé par Phil France, le bassiste, et moi-même. Tant d’événements nous sont arrivés entre ces deux albums. Nous avons tous les deux perdu des proches, des amours ont été rompues, des vies perdues. Des choses sérieuses, graves se sont produites. Aussi... d’une certaine façon, ça a polarisé la structure de l’album vers ce qu’elle est aujourd’hui, vers cette intimité. Ca ne pouvait pas être une suite de morceaux sans rapport les uns avec les autres ("non-script record"), c’est devenu une sorte de thérapie.
Sur la chanson "Breathe", Fontella Bass chante une coda très émouvante ("Breathe Out Through Me"). J’y ai vu un lien avec la mort relativement récente de son mari (1)
En fait elle est très malade. Elle a eu deux attaques l’an dernier, et ce morceau parle des changements physiques du corps. De prendre conscience de cette modification physique, du passage de la vie à la mort.
Son chant apaisé tranche avec la puissance des vocaux de "Evolution", par exemple.
Oui, sa voix est devenue frêle. Mais elle est née chanteuse, c’est ce qu’elle a toujours voulu faire. J’ai dû trouver un moyen pour traverser le cocon familial. Ca a été difficile pour qu’ils me fassent confiance et qu’ils ne croient pas que je voulais voler sa musique. C’était pour la musique mais aussi pour elle. C’est bénéfique pour elle de continuer à chanter.
Comment l’as-tu rencontrée ?
Je l'ai entendue chanter sur "Le Thème de Yoyo", une chanson de l’Art Ensemble Of Chicago qui a été enregistrée ici, à Paris, pour le film Les Stances de Sophie. C’est drôle, il y a plus de connexions françaises qu’anglaises pour ce disque ! En entendant "Le Thème de Yoyo", je me suis dit "wow, c’est à la fois le meilleur de l’âme du gospel et du free jazz". J’ai contacté son label de l’époque, Just In Time, basé à Montréal, pour savoir si elle était encore en activité. Le gars, vraiment sympa, m’a dit que Fontella s’occupait d’elle-même, parce qu’elle s’était faite truandée pour les droits de "Rescue Me", et elle n’avait toujours pas été payée (2).
Elle habite St Louis, où se trouve la maison-mère des bières Budweiser. Elle a été défendue par l’avocat de Budweiser, et a finalement remporté le procès. Depuis cette expérience regrettable, Fontella se gère elle-même. Aussi je l’ai appelée, on a discuté de la musique, de la vie, et elle m’a dit : "Je t’aime bien !". Apparement, j’ai dit ce qu’il fallait (rires). On a enregistré les vocaux pour Every Day à St Louis. C’était magique.
Pour le nouvel album, j’ai cherché de nouvelles voix, qui soient appropriées à la chanson "Breathe". Au bout de quelques auditions, je savais que ça n’allait pas, il me fallait quelqu’un qui eût "vécu". Les jeunes chanteurs ne pouvaient convenir, car ils n’avaient pas l’expérience des années. Alors que Fontella, dans sa situation… Elle est très malade, c’est sensible même quand elle parle. La session d’enregistrement s’est déroulée lentement, doucement, on a fait du phrase après phrase. J’ai enregistré beaucoup de son, juste pour avoir sa voix chantant ces mots-là. Et elle savait exactement de quoi ça parlait, elle a pleuré à la fin de la session, ça l’a vraiment touché .
Quelle a été la genèse de l’album ?
J’avais pratiquement écrit les onze chansons, ou plutôt leur partie instrumentale, mais elles avaient perdues tout sens pour moi : elles étaient comme des coquilles vides, non pas des chansons. Et alors que le disque était quasiment finalisé, j’ai appelé un vieil ami, un ancien metteur en scène, et je lui ai demandé d’écrire un script basé sur la musique. Il est revenu trois semaines plus tard avec son script, qui parlait de la fascination exercée par le lait ! Le lait ? C’est quoi ce bordel ? (rires) Coïncidence, à ce moment là, j’avais arrêté de boire du lait, de manger du fromage… Bref, nous avons développé cette idée ensemble. C’est assez simple narrativement, avec quelques personnages. Cependant la chronologie est perturbée, un peu comme dans Eternal Sunshine Of The Spotless Mind, ou les films de Tarantino. C’est une sorte de cycle perpétuel qui raconterait le mouvement de la vie : la façon dont des moments dans ta vie ou dans la vie d’autrui peuvent déclencher d'autres évènements, etc. Il m’a donné des fondations plus solides, de nouveaux ingrédients à ajouter à notre musique. Evidemment, nous nous sommes servis du script avec les chanteurs afin d’écrire les paroles. Cette idée centrale nous a évité de refaire des morceaux à la Every Day, qui sonnent un peu pareil mais moins convaincants.
Il y a une autre rupture majeure : tu as abandonné les samples.
Pour moi, Motion représente la naissance de The Cinematic Orchestra, où j’utilise beaucoup de vieux disques et un ou deux instruments live. Entre Motion et Every Day, nous avons monté un groupe pour faire les tournées ; aussi la gageure du second album a été de trouver une balance équilibrée entre les samples et le jeu live. Enfin, Ma Fleur est concentré sur l’écriture, sur la façon dont les différents éléments - guitare acoustique, voix - sont combinés entre eux. C’est aussi une recherche des meilleures choses que le groupe peut donner en live. La batterie n’est plus omniprésente et laisse de la place au reste. C’est très frappant dans "Breathe", avec l’explosion lors du chorus (NDLA : alors qu’il n’y a pas de batterie dans le reste du morceau). Du coup, le batteur a l’air encore meilleur !
Il y a par ailleurs plus de sons électroniques, mais très fondus dans le matériau, dans la guitare acoustique par exemple. C’est comme si tu voulais apparaître discrètement sur le disque, laisser une trace physique vu que les samples ont disparus…
Il n’y a pas de sample, mais je voulais trouver une façon de manipuler les instruments acoustiques par le biais de l’électronique. Et j’ai trouvé ce hardware, qui fait à la fois delay et modulateur ; ça laisse comme une traînée fantôme… Pour ce disque, j’avais besoin d’une nouvelle couleur, mais aussi d’une nouvelle texture pour les sources acoustiques.
Comment se passe les concerts, tu joues avec les musiciens ?
Oui. J’ai la possibilité d’envoyer des samples des morceaux originaux. Et pour le nouvel album, je vais jouer les parties de cordes, ou retraiter la guitare live avec l’ordinateur. Je travaille un peu comme un métronome, avec ce déclenchement des samples.
Et tu n’as jamais eu de problèmes de copyright ?
On a fait un concert à New York il y a quelques années. Il y avait ce journaliste du New York Times, dans le public. Il a écrit une critique qui a été mise en ligne sur internet, où il parle d’un sample que l’on a utilisé pour Man With A Movie Camera. C’est une chanson de Jimmy Castor, et ça fait : "Just Begun, gun, gun, gun…" La façon dont le journaliste rend compte du concert prouve qu’il n’a pas du tout aimé notre performance, en disant que n’importe quel DJ pouvait sortir de son sac ce classique du funk, "It’s Just Begun" de Jimmy Castor. Un peu plus tard, nous avons reçu un coup de fil de sa maison de disques : "Merci de bien vouloir retirer tous les enregistrements (CD, DVD) qui comportent notre chanson ou un extrait des magasins de disques, sinon on vous botte le cul". Alors on a dû payer… beaucoup. Avec ce nouvel album, il n’y a plus de possibilité de nous arrêter : nous sommes libres ! (rires) C’est quand même agréable de se sentir clair, à propos des samples.
Est-ce que les paroles de la chanson "To Build a Home" ont-elles un rapport avec ton déménagement récent aux Etats-Unis ? Ou est-ce lié au film ?
Une fille m’a dit un jour que pour une femme, la chose la plus sexy qu’un homme puisse faire est de construire un foyer.
Et finalement, c’est que tu as fait, du moins en chanson ?
Et je l’ai quittée...

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