Nous sommes des survivants. Tous les quatre, nous avons été entraînés dans l'autodestruction dès nos deux premières années. J'ai vu des choses qui font paraître dérisoire tout ce qu'on a pu raconter sur Keith Moon! (Rat Scabies, 1982) ”
Quand on parle de la grande vague punk anglaise de 1977, on évoque toujours les Sex Pistols et
les Clash... plus rarement les Damned, alors qu'eux aussi furent à la pointe et à l'origine du mouvement. De loin les plus fous de la bande, ils restent dans les mémoires grâce à quelques performances cultes et quelques albums qui n'ont pas pris une ride.
Comme d'habitude, tout manque de commencer en 1975, alors que Brian James (guitare) et Rat Scabies (batterie) font partie d'un des groupes au nom le plus douteux de l'histoire de la pop : les London SS, où jouent aussi le futur Clash
Mick Jones et le critique rock Nick Kent. L'histoire dure ce qu'elle dure, c'est-à-dire pas grand chose et bien vite Brian et Rat se joignent au bassiste Captain Sensible et au chanteur Dave Vanian pour créer les Damned. Au avec les hommes d"affaires
Malcolm McLaren et Bernie Rhodes, "inventeurs" du concept punk, ils se joignent dès le début aux Sex Pistols pour semer l'anarchie dans les salles de la capitale.
Paru en octobre 1976 sur le mythique label Stiff, soit un mois avant "Anarchy In The UK", le 45 tours "New Rose" sonne comme un manifeste. Ouvertement absurde, joué sans aucune compétence et hurlé plus que chanté, on constitue généralement ce doigt d'honneur comme le démarrage de la grande vague punk. Dans la droite ligne, l'album "Damned, Damned, Damned", enregistré en huit heures et sorti début 1977, constitue un classique de cette année, grâce à "Neat, Neat, Neat" ou "Born To Kill".
Pourtant, la santé et l'entente du groupe se dégradent à vitesse grand V. Si le public est conquis par leurs excentricités (maquillage et déguisement outranciers, bastons sur scène, etc.), leur consommation extrêmiste de toutes sortes de produits à effet pervers (alcool et cocaïne en tête), plombe le climat. Et l'enregistrement de "Music For Pleasure" est un exercice scrupuleux de chaos appliqué, rattrapé in extremis par la production de Nick Mason. Cependant, la présence d'un
Pink Floyd à ce genre de poste fait tâche, en ces années de table rase, et la presse (qui n'avait pas su les reconnaître assez tôt) ne se prive pas d'assassiner les Damned en les accusant de trahison.
De fait, le groupe explose en 1978 et ne parvient à recoller les morceaux que l'année suivante... sans Brian James. Dès lors, commence une nouvelle vie pour les Damned. Loin des spotlights et de la furie punk, le groupe va enregistrer une quinzaine d'albums jusqu'à nos jours, dans une atmosphère d'instabilité permanente et de discrétion assumé. Entre l'esprit punk initial, les restes de psychédélisme et le mouvement gothique naissant, ils choisissent de ne pas choisir, enregistrant quelques superbes albums ("The Black Album", 1980) et bon nombre d'excellents titres, à piocher dans des recueils plus inégaux : "Disco Man", "Love Song", "Generals", sans oublier une tendre ballade au piano intitulée "Torture Me". Captain Sensible a aussi obtenu un succès inattendu en 1982 avec le 45 tours "Wot!", faux tube de rap disponible sur toutes les compilations rétrospectives des années 80. Dix fois les Damned se sont séparés et dix fois ils se sont reformés. Rat Scabies est le seul à avoir tenu bon sur toute la durée.
La postérité des Damned est plus importante qu'on ne le croit. Au même titre que
les Stranglers ou les
Buzzcocks, ils ont tirer du punk une énergie au service de mélodies pop atemporelles, inspirant directement la carrière d'
XTC, et préfigurant le son anglais des nineties. Sans eux, il n'est pas sûr que des groupes comme
Pulp ou
Blur auraient eu un goût aussi corsé.