Stephin Merritt est souvent comparé à Cole Porter depuis la sortie de l'imposant
69 Love Songs. C'est une façon de dire qu'il s'est inscrit dans la tradition des grands compositeurs populaires américains, entre Irving Berlin et Phil Spector. Mais si Merritt puise allègrement dans tous les styles, dans l'esprit il partage plus avec Porter qu'avec n'importe quel autre. Ils ont le même goût pour la subversion des clichés de l'amour et de la chanson qui chez Porter était le mieux illustré par la provocante
"Love For Sale". On se plait à imaginer que le refrain "
New love / Old love / All kinds of love for sale" a inspiré à Merritt son compendium des chansons d'amour pour les homos joyeux.
69 Love Songs n'est en effet pas une œuvre romantique, mais plutôt un regard lucide, sympathique, exhaustif, sarcastique, émouvant et triste sur l'amour dans toutes ses formes et peut-être plus encore sur les chansons qu'on écrit dessus. Il y a la lubricité de
"Let's Pretend We're Bunny Rabbits", l'amour fou et sexuellement trouble proclamé dans
"When My Boy Walks Down The Street", le monstrueusement capricieux
"Zebra", le ridicule excès de romantisme de
"Busby Berkeley Dreams" et, parce que la personnalité de Merritt transparait forcément, les chansons les plus misérables et douce-amères au monde. Tous ces extrêmes, cependant, sont toujours nuancés par l'esprit de Merritt qui sait en quelques mots ou quelques notes retourner, détourner ou doubler le sens de la plus simple de ses chansons. Le pont
"You need me like the wind needs the trees / To blow in, like the moon needs poetry", par exemple, ajoute au moins deux couches de sens à la complainte
"Come Back From San Francisco" chantée par une femme amoureuse d'un homme homosexuel.
Musicalement, les chansons passent d'un genre à un autre comme sur un coup de tête, du free jazz beatnik à la country pop, de la comédie musicale au reggae... Chaque formule étant abordée comme une contrainte génératrice : les répétitions du titre de
"Yeah, oh yeah" obligent les chanteurs du duo à dire oui à tout ce que dit leur partenaire, la réverb' sur
"Grand Canyon" donne sa métaphore aux paroles, sur
"Love Is Like Jazz" Merritt compare l'amour lui même au genre utilisé pour le chanter, ailleurs c'est un simple décalage entre les paroles sombre et la musique naïve qui fait la chanson.
Depuis son invention au Moyen Age, l'amour courtois s'est imposé comme la chose la plus importante au monde et le sujet naturel de la chanson. C'est sans doute pour ça que certains artistes comme
Beck se sont pour booster leur créativité et leur originalité imposée la contrainte de ne jamais écrire de chanson d'amour. Merritt s'est lui astreint à la tâche inverse, celle de faire ce que tout le monde fait et non seulement il l'a fait très bien et de façon originale mais il a révélé au passage quelques choses fondamentalistes sur ce que font tous les autres. L'amour, c'est sans doute un sentiment naturel mais c'est aussi un édifice culturel cyclopéen, toute une série de conventions avec lesquelles on compose notre vie comme une chanson de genre.