The Devil, You + Me de The Notwist



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Objectif lune



Six ans après le succès de Neon Golden, les Notwist reviennent comme on les avait laissés avec The Devil, You + Me : taciturnes. Toujours aussi soucieux des arrangements, les Allemands soignent leur électro-folk dépressif avec minutie. Pas vraiment de tubes à l'horizon, mais comme dans le précédent album de ces orfèvres lunaires, un voyage envoûtant, dans un paysage aussi beau que désolé.

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 Cette fois c’est sûr, on les attend au tournant. Car si le succès de Neon Golden avait de quoi surprendre, l’Histoire se tient désormais sur ses gardes. Dans les premiers mois, je n’avais pas vraiment compris l’engouement pour ce disque paru en 2002. En forçant vraiment le trait, on pourrait dire que j’y voyais une sorte de Bienvenue chez les Ch'tis, une œuvre sympa mais profitant surtout d’une conjoncture culturelle morose et d’un bouche à oreille forcément positif grâce aux bons sentiments exposés. Le tamis du temps a heureusement séparé le grain de l’ivraie, et si le film de Dany Boon n’est qu’une farce télévisuelle caricaturale sans envergure, Neon Golden a su créer un consensus qui dépasse les frontières de la pop, admiré par les amateurs de rock, de techno ou de hip hop.

Alors que penser de The Devil, You + Me ? N’est-il pas trop tôt pour se prononcer, et trancher d’un avis que l’on considèrera absurde d’ici huit mois ? Il sera certainement ardu de le juger sans le comparer à son prédécesseur. L’écart qui existe entre les deux œuvres colportera forcément son lot de frustration, mais qu’importe : Neon Golden a eu son âge d’or, enterrons-le pour quelques minutes.

 

Un monde distant, un ton familier

L’enjoué "Good Lies" sonne comme un faux départ – du vieux Notwist période 12 ou Shrink – et confesse d’entrée les tromperies qui entourlouperaient l’auditeur superficiel. En effet, les Allemands cultivent ce goût du faux-semblant, associant les titres glauques ("Gloomy Planets", "the Devil") aux mélodies catchy et à la légèreté de la voix de Markus Archer, ou confrontant d’innocents mots ("Alphabet", "On Planet Off") aux ambiances musicales les plus sombres. Et si la progression d’accords de "Good Lies" garde les pieds bien ancrés sur terre, le reste de ce sixième album projette clairement sa tête dans les étoiles.

Nappes lunaires, quantité astronomique de synthés bidouillés, allusions rarement voilées à l’espace et à leurs hypothétiques habitants, The Devil, You + Me cherche l’inspiration au-delà de la couche d’ozone. Non seulement il la trouve et la ramène sur notre vieille planète, mais encore sait-il la transformer en de remarquables chansons douces-amères. L’orchestre se fond dans une matière à peine tangible, oeuvrant dans l’ombre d’effets complexes et de microrythmiques foisonnantes. Solidemment charpentés, les morceaux déroulent leurs multiples facettes sans transition heurtée : la bouillie sonique est évitée, confirmant l’immense qualité des arrangements de The Notwist.

Dans cette cosmogonie, les étoiles les plus brillantes sont paires et apairées. La tristesse infiniment moelleuse de "Where in this World" trouve son alter-ego torturé de violons dans "Hands On Us". Ailleurs, c’est à coup de délais dub, de percussions lourdes tranchantes, d’infatigables notes de claviers maintenues ou répétitives que les jumelles dark "Alphabet" et "On Planet Off" dépeignent un monde hostile, éclairé par la taciturne mélancolie de Markus Archer. Côté tubes, "Gravity" ou "Boneless" viennent oxygéner l’ambiance futuriste : des mélodies facilement inoubliables qui nous rassurent sur le sort commercial du disque… Si, en ce bas monde, il reste encore des gens pour en acheter.

 The Devil, You + Me est pétri de qualités à la fois reconnues – le sens de la mélodie et de la superposition, une voix émouvante – et nouvelles – un album extrêmement homogène, des textures sonores passionnantes. Pour juger de sa pérennité, on peut prendre rendez-vous dans cinq ans. En attendant, je me régale de leurs chroniques martiennes.

 


 

François Clos Le 09 May 2008