La légende Rough Trade et plus généralement le rock indépendant sont nés avec les
Smiths, sans conteste le groupe anglais le plus important des années 80, le plus symbolique et aussi le plus porteur de sens historique pour le label de Geoff Travis. Pour la première fois, s’expérimentait l’idée, à cette échelle, qu’un petit poisson pouvait devenir grand sans avoir besoin de changer de bocal.
The Queen Is Dead est l’histoire de ce miracle-là : celui du poisson d’eau douce qui, après deux et déjà mémorables albums chez Rough Trade (
The Smiths et
Meat Is Murder), réussissait à hisser sa musique à un niveau qu’on n’avait pas connu depuis
Lennon et
McCartney et pouvait rêver de se faire aussi gros et gracieux qu’une baleine à épines. Le conte fut si parfait que
Morrissey, comme
Ian Curtis avant lui mais de façon moins dramatique, refusa de conquérir l’Amérique et saborda une tournée (qui eut lieu tout de même) avant de rentrer la queue entre les jambes en Angleterre et de boucler la boucle domestique par un épisode 4 mort-né mais tout aussi brillant que les précédents (
Strangeways, Here We Come).
Si
The Queen is Dead est considéré par la plupart comme le meilleur album du quatuor de Manchester et l’un des meilleurs albums de l’histoire du rock tout court, c’est non seulement parce qu’il l’est (une collection de chansons incroyable, crâneuses et rebelles), mais aussi parce qu’il frôle la perfection plastique. L’
Alain Delon légionnaire au bois dormant de la pochette n’est pas un atout négligeable lorsqu’on veut faire l’album du siècle. Jeune, beau et insoumis, comme les quatre types qui prennent la pose façon gang ouvrier aux portes du désormais mythique Salford Lads Club, il donne au chef-d’œuvre un visage shakespearo-wildien qui résume à lui seul la musique des Smiths.
Il ne faut pas très longtemps à l’auditeur pour entrer dans l’exceptionnel. Les Smiths ont le feu sacré et entament avec un sample imbécile tiré de la collection personnelle de Morrissey (un extrait du film
The L-shaped room chanté par Cicely Courneidge) collé, sur un coup de tête, à la magistrale entrée en matière mise au point par Johnny Marr.
The Queen Is Dead est lancé à mille à l’heure et sur un rythme martial. L’allusion homo (la reine n’est pas celle qu’on croit, titre emprunté à
Hubert Selby Junior) se remarque à peine quand Charles et ses oreilles décollées font les frais d’un Morrissey joueur (dont
"you ever crave to appear on the front of the Daily Mail, dressed in your Mother’s bridal veil ?"). L’ancien président du fan-club des
New York Dolls s’introduit dans le palais royal et dézingue les institutions avec un humour méthodique : l’Eglise en prend une première fois pour son grade (une seconde tournée passera un peu plus loin sur le
"Vicar in A Tutu"), la Monarchie, l’Argent aussi et puis tout le reste.
The Queen Is Dead est l’album anglais le plus anglais de l’époque : adolescent, punk, nihiliste jusqu’au bout de ses tubes romantiques (le terrible
Never Had No One Ever, si dépouillé qu’il fait pleurer rien qu’à y penser, le sublime
There Is A Light that Never Goes Out et son double-decker bus qui fonce droit sur nous), poétique (l’hermétique
Some Girls Are Bigger Than Others, le génial
I Know It’s Over qui aurait fait pleurer Johnny Marr), violent (
Bigmouth Strikes Again et sa Jeanne d’Arc morrisséenne au bûcher des célébrités) et furieusement sophistiqué (
Cemetry Gates), comme si le duo de compositeurs s’était amusé à proposer en 10 leçons une synthèse de tout ce qui fait le charme d’Albion, sa poésie, ses drames de cuisine, sa gloire et sa décadence. Johnny Marr a la 12-cordes inspirée, une armée de guitares et l’ambition de faire mieux que ses héros,
Keith Richards et Rory Gallagher. Il réussit. Mike Joyce tape des fûts en plomb. Andy Rourke (qui se fera éjecter temporairement quelques semaines plus tard pour prise d’héroïne) active une basse au son chaud et funky. Le son est rock, lourd et en même temps presque gracile et aérien. Morrissey et Marr assurent la production eux-mêmes, assistés par Stephen Street, maîtres d’œuvre omnipotents d’un son inimaginable qui avait pris corps (et âme) dans leurs années de solitude.
The Queen Is Dead ne souffre même pas de la faiblesse apparente du garçon à l’épine dans le flanc. Tout est parfait, au point qu’après 23 ans, l’ensemble n’a pas pris une ride. Avec une entrée en deuxième position des charts britanniques, les Smiths sont devenus la poule aux œufs d’or de Rough Trade, la plus belle pièce de leur collection, celle dont le succès servira à financer tout le reste, de Pere Ubu aux Wooden Stops en passant par Shelleyan Orphan. Les relations se dégradent entre le label et Morrissey quelques semaines avant la sortie du disque. Le chanteur en veut plus et considère que Travis ne rend pas justice (publicitaire, promotionnelle) au masterpiece. Rien ne sera jamais plus comme avant après ça : ni les Smiths, ni l’économie des indépendants, ni la musique pop. The Queen is Dead est un sublime coup de gueule contre l’époque, contre la musique qui fait la loi alors, contre les convenances et les institutions. C’est aussi un chef d’œuvre intimiste, un disque à écouter seul (ou en couple) chez soi, la corde autour du cœur et les armes déposées sur le couvre-lit.
Benjamin Berton
Le 15 January 2008