Yann Tiersen s'est fait connaître du grand public grâce à la chanson "Rue des Cascades" qui clôt le film La Vie rêvée des anges. Il accorde une interview à flu en pleine torpeur estivale...
En 1996 paraît Rue des Cascades qui prolonge les airs du premier opus tout en incluant deux chansons sur lesquelles la voix limpide de Claire Pichet s'envole et s'étire. Ensuite, le temps d'un mini-album, Yann Tiersen collabore avec le groupe bruitiste lyonnais Bastard.
Et en 1998 arrive Le Phare qui, grâce à la participation de Dominique A et au succès du film d'Eric Zonca, rencontre un plus large public que les albums précédents. Une longue tournée incluant l'Olympia ainsi qu'une Black Session exceptionnelle sur France-Inter, avec des artistes tels que Divine Comedy ou Noir Désir, marque le succès naissant du musicien.
Suit le mini-album Tout est calme dans lequel Yann Tiersen retrouve ses expériences rock adolescentes et s'affirme dans les parties chantées.
On s'est donc retrouvé, un après-midi ensoleillé, à la terrasse du Lou Pascalou, café bien connu des parisiens du 20 e arrondissement, pas très loin de la Rue des Cascades, de L'Appartement, et de la rue du Jourdain. Bref, au cœur même du décor de ses chansons. Yann Tiersen était accompagné de son jeune fils turbulent qui fit vite perdre son sérieux à cet entretien. D'abord endormi, le marmot se réveilla vite et nous donna pour spectacle les joies et les découvertes d'un éveil précoce. Mais laissons-là Tiersen junior.
L'autre Tiersen, détendu entre deux concerts d'une interminable tournée, nous offrit ces paroles qui sont aussi humbles que sa musique, aussi peu bavardes que ses textes courts. Tant pis, nous n'aurons pas de déclarations sur l'art de composer, pas d'éloges éloquents de confrères musiciens, juste la simplicité d'une présence.
Comment s'est déroulée la genèse du premier album, La Valse des monstres, un disque instrumental ?
<< J'ai passé tout un été à ne faire que ça. C'est pendant cet été-là que les choses sont devenues un peu plus claires. Par la suite, on m'a proposé de faire des musiques pour des pièces de théâtre, musiques dont je me suis un peu servi pour obtenir un ensemble cohérent, pour faire cet album. Je l'ai envoyé un peu partout et j'ai eu des réponses, dont celle de Stéphane du label " Ici, d'ailleurs ". Je ne me suis pas dit que ça allait être un disque instrumental mais ça l'était. Pourtant, à l'époque de cet album, j'avais déjà composé des chansons, que je n'ai finalement pas mises dessus. Lorsqu'on a décidé de sortir le disque, il me paraissait logique de faire de la scène. J'ai fait une date à Paris, à Confluence. Et dès ce concert, je me suis dit que j'allais tourner tout seul, aménageant sur scène un parcours, comme un spectacle, à l'aide d'une multitude d'instruments.
On trouve de plus en plus de morceaux chantés sur tes disques, tu chantes toi-même ... <<
Tout est calme est un mini-album et que ce format est par essence assez court, c'est vrai qu'il y a proportionnellement plus de morceaux chantés et qu'ils ressortent plus. Mais dans le prochain, je pense qu'il y aura moitié-moitié. Dès La valse des monstres, j'avais donc des morceaux où j'avais fait chanter Claire, des morceaux que j'ai mis sur Rue des Cascades. Ensuite, pour Le Phare, j'avais vachement envie de travailler avec Dominique A et comme il aimait bien Rue des Cascades, cette envie était réciproque.
<< Au début, j'étais vraiment centré sur la mélodie de la voix et je trouve qu'en général le français ne se prête pas forcément très bien à des choses très mélodiques ; et puis sur Le Phare il y a un morceau, c'est le dernier, où il y a une chanson en anglais et un texte en français derrière, et je me sentais plus capable de faire une chanson en français à partir de ce moment-là.
Tout est calmeest un disque aux accents plus rock
<< Dès la sortie du Phare j'avais envie de ça , donc je m'y suis mis presque tout de suite, je voulais vraiment changer certaines choses et faire un truc plus électrique. Je sentais que c'était trop tôt. Il fallait déjà que je l'essaie, que je le fasse dans un format court pour, après, l'inclure. Depuis août de l'année dernière, je tourne avec Christian, le chanteur des Married Monk, et quand France Inter nous a proposé de faire une Black Session avec des invités, on a répété ensemble avec tout le groupe et ça c'est vachement bien passé, donc on a décidé de continuer à faire des choses ensemble.
Quels sont tes goûts musicaux actuellement ?
<< En ce moment j'ai réécouté pas mal de trucs de Lee Hazlewood, Scott Walker, c'est une période que je ne connaissais pas du tout. Sinon, il y a un disque que j'aime bien d'un groupe qui s'appelle Madrid. C'est sorti sur un petit label de Grenoble qui s'appelle Serpentine.
Que penses-tu de Diabologum ?
<< J'aime vachement Diabologum. Je ne connais que leur dernier album, pas les deux autres, et je l'aime beaucoup. Je trouve que c'était assez neuf quand c'est sorti. J'aime beaucoup les textes, enfin certains textes, pas tous. C'est un peu maniéré des fois.
... du dernier Dominique A ?
<< Il est très beau. Ce que j'aime vachement c'est que c'est devenu beaucoup plus social. C'est vrai qu'on ne peut pas l'écouter du matin au soir mais c'est un des meilleurs disques en ce moment. ... de Pascal Comelade, qui utilise les mêmes instruments que toi ?
<< Le lien s'arrête là. Il joue beaucoup avec l'histoire du rock, tout ça. Il fait plein de reprises. Cela n'a rien à voir avec ce que je fais même si, à la première écoute, certaines choses peuvent sembler similaires.
Ta musique apparaît dans La Vie rêvée des anges et bientôt dans le film de Christine Carrière. Quels sont tes rapports avec le cinéma et la télévision ?
<< J'étais très content de la manière dont Eric Zonca a placé le morceau, à la fin, dans La Vie rêvée des anges. Cette utilisation est rare au cinéma.
Il voulait absolument de la musique dans son film. Moi, je trouvais que c'était débile, donc on s'est pris le chou : j'ai fait quelques morceaux et au final il ne les a pas gardés. Tant mieux car je trouvais que c'était mieux sans ; c'est un film qui n'a pas besoin de musique. Quant aux réalisateurs qui utilisent plus de musique dans leurs films, j'aime bien Arnaud Desplechin. Là, la musique a vraiment un sens. Et donc, j'ai envie de faire des musiques de films mais je veux qu'il y ait vraiment une rencontre et que ce soit un dialogue. Ou alors j'aime bien les réalisateurs qui prennent des musiques déjà existantes. Ca ne me déplait pas ce genre de truc.
Pourquoi fais-tu tant de concerts ? Cela fait un an que tu tournes...
<< Depuis décembre 1997. Quand on me propose des concerts j'ai pas envie de refuser, enfin, jusqu'à maintenant. Et puis parce que je trouve ça vachement important : c'est le moyen le plus simple de faire connaître ce que l'on fait. Mais ça a des limites parce qu'on ne peut pas tourner toute la vie. Ce n'est pas forcément quelque chose qui est très enrichissant. On ne fait rien la journée, tout est centré sur le soir. A la longue ça peut devenir pesant. Ca ne rend pas très intelligent. Mais par contre le moment du concert est vachement bien ; mais c'est vrai qu'après c'est plutôt les vacances ; après les concerts, il y a la pression qui retombe donc on picole, et puis le lendemain on a la gueule de bois, on dort. Bon, ça va un temps. Ce qui est génial, c'est qu'on va partout, pas seulement dans les grandes villes. Comme la semaine dernière, on était à Vitrolles sous un chapiteau, il y avait pas mal de monde, à Montpellier il y avait pas mal de monde aussi, et après on s'est retrouvé à Rupeyrac, en plein Périgord : il n'y avait personne, enfin personne... C'était marrant, c'était plus du tout la même ambiance, il y avait vachement de familles. Ca fait bizarre... Avec un mec bourré qui se faisait chier au début.
Et le studio ne te manque pas ?
<< Si. Je travaille en grande partie dans mon home studio. Sauf pour le mini album, j'ai fait toutes les maquettes. Mais c'est vrai que, comme on tourne tout le temps, et que je suis rarement à Paris, je ne bosse pas trop. Ca me manque, c'est pour ça que je vais arrêter de tourner.
Nous quittons Yann Tiersen avec la perspective d'œuvres nouvelles. En attendant, Eliot a faim et le manifeste énergiquement tandis que son père garde une impassibilité exemplaire. Ainsi s'éloignent l'homme tranquille et l'enfant impatient. Nous, nous restons à la terrasse du café : tout est calme.
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