Ah, Yellowman ! C'est toutes les années 80s : le dancehall triomphant et ses toasters stars. Et Winston Forster alias Yellowman était alors le premier d'entre eux. Rien pourtant ne le présidait à occuper cette place même s'il se destinait très jeune à la musique. D'autant que, comme
Salif Keita par exemple, il est albinos. Ce défaut génétique de pigmentation lui valant d'être mis violemment au ban de la société jamaïcaine pas vraiment progressiste… Il va prendre le contre-pied de ce rejet. À la manière des Noirs Américains qui clamaient haut et fort "black is beautiful", Yellowman va mettre en avant sa particularité et en jouer. Le jaune, comme ses cheveux et sa peau sera donc sa couleur fétiche. Le mot figurera dans les titres de quasiment tous ses albums. Ce sera la teinte dominante des pochettes de ses disques. Et même celle de la bande amorce de certaines de ses cassettes ! Mais la spécificité de Yellowman en tant que toaster ne s'arrête pas là.
Il s'inscrit dans l'histoire du reggae et de ses avatars, en l'occurrence le dancehall, pour avoir été le premier à balancer des paroles franchement salaces, sexuellement explicites comme disent les tenants du politiquement correct. Ce que l'on a appelé ensuite le slackness est né avec lui. Yellowman n'avait pas son pareil parler des nanas dans les moindres "détails", vanter ses prouesses, réelles ou supposées, etc. Mais aussi, autre caractéristique, se moquer allégrement de ses confrères, les autres DJs (son set avec
Charlie Chaplin est un modèle du genre). Ce qui bien sûr lui attirait des problèmes supplémentaires ! Mais ses frasques verbales plaisent. Il fait un tabac en Jamaïque puis rapidement dans le reste du monde au point d'être intronisé roi (King Yellowman). Après quelques maxis, sa carrière explose en 1982 avec
Them A Mad Over Me. À cette époque, il enregistre encore quantité de "confrontations" avec un autre DJ, Fathead.
Mr Yellowman,
Duppy Or Gunman, etc. La cuvée 82 compte une bonne dizaine de disques. Yellowman fait cette année-là une entrée en force.
Il est moins prolifique l'année suivante, préférant multiplier les sets (cf.
Live At Kilimanjaro). Mais il sort un opus qui fera date :
Zungguzungguguzunggueng sur Greensleeves. Tout y est : ses gimmicks comme l'indique le titre, des riddims portés par les
Roots Radics, un mixage dynamique (Errol Thompson) et des paroles marrantes et provocantes… Un carton. Il ne s'arrête plus pendant dix ans, enchaînant albums sur albums entre deux concerts. À titre indicatif, citons
Nobody Move Nobody Get Hurt,
Operation Radication,
Galong Galong Galong,
Going To The Chapel, etc. La liste est longue. Il est paré pour les années 90s (cf.
Yellow Like A Cheese sur RAS en 1990). Et ce, malgré l'arrivée d'une autre génération qui pratique elle aussi la surenchère et risque bien de le laisser sur le carreau. C'est la maladie qui va le cueillir. Il développe un cancer de la peau qui l'oblige à ralentir ses activités. Il trouve néanmoins la force d'enregistrer des disques (
Prayers,
Freedom To Speech,
New York, etc.). Et de se produire épisodiquement en public malgré son visage désormais atrocement déformé par le crabe… Une telle épreuve l'a contraint, on s'en doute, à regarder le monde différemment. À avoir une vision plus métaphysique et sociale des choses, moins "ludique". La vie est vraiment cruelle. Il faudrait interdire à quiconque de dire qu'elle est belle…
Nota bene: Yellowman a un fils spirituel qui se nomme Al Beeno. Comme lui il est albinos, originaire de Kingston mais établi au Canada, à Toronto. Ce jeune homme pratique une sorte de ragga azimuté et bien sûr haut en couleur… Au point de se voir sur surnommé Prince Yellowman !