Zenzile




J’adore les interviews en français, dans un troquet à Saint Ouen où la patronne est sympa, l’ambiance bonne et la conversation décousue. Je déteste faire des chapôs pour les interviews. Rencontre avec Zenzile, fers de lance du dub à la française.

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Vous avez pris une direction relativement différente (plus rock et dancefloor) avec Living In Monochrome. C’était une idée à la base ou c’est venu progressivement ?

C’est venu au fil des compositions. Notre méthode, quand on fait un disque, c’est de s’enfermer dans le local de répèt, de sortir idées sur idées, et une fois que l’on a 20-30 idées plus ou moins ébauchées, on regarde ce que l’on a et l’on fait un tri au niveau de la couleur. Pour cet album, comme on avait beaucoup de couleurs assez rock, même si on avait des choses plus reggae ou électro – dans la lignée de Metà Metà – on a décidé de s’axer sur cette direction. Il s’est avéré que l’on s’est orienté vers des formats courts, et qu’il fallait obligatoirement aller chercher du chant. Ce qui n’était pas pour nous déplaire, ça ne changeait pas mal de ce que l’on a pu faire avec Zenzile. Certes il y a eu les interventions régulières de Jamika et Sir Jean, mais là on a souhaité aller chercher d’autres voix : David Ackerman que l’on connaissait déjà, Paul Saint Hilaire et Tricky.

Comment se sont passées ces rencontres ?

Tricky, on était tous fan et lui écoutait notre musique depuis le EP avec Jamika (1999). Par l’entremise du label, on a pu le contacter : il a été très correct, il ne nous l’a pas fait gratos mais il a répondu lui-même, assez rapidement, c’était pas "parlez-en à mon avocat". Par contre ça s’est fait par internet. Comme il habite aux Etats-Unis, vois le budget si tu veux le faire venir en studio en France ! C’est un peu frustrant, à la fois pour le rapport humain direct, mais aussi pour la direction de chant : lui il t’envoie ce qu’il fait, et toi tu découpes, tu saucissonnes. C’est la plus grosse partie de montage de l’album.

Le fait que l’album se structure autour de chansons ne vous a pas fait accéder à davantage de passages radio ?

Bizarrement, moins que pour Modus Vivendi (NDLR : leur précédent album, live) où l’on avait eu des partenariats avec France Inter. Là, hormis Ferrarock, qui passe déjà de l’indé, on n'a pas de playlistage, malgré le format, malgré le côté un peu plus "ouvert". Peut-être qu’il faudrait des chansons en français et des guitares sèches pour passer à la radio. Sans vouloir critiquer, on constate que ça se rétrécit : c’est le retour de la chanson française, et si l’on parle de mondialisation ou d’Europe, je trouve que l’on s’est jamais autant fermé, ça sent le repli.

Je me souviens des concerts de Jarring Effects à Lyon en 2000, et déjà le son du dub français était très rock. Alors le rock français, c’est le dub ?

Perso je ferais le parallèle avec la scène alterno de l’époque (des années 80-90). La scène dub française a ce côté prédominant de "do it yourself", avec des labels indépendants comme Jarring Effects qui ont éclos, sans omniprésence dans les médias. Ça s’est fait tout seul, à force de concerts, de productions indés, qui drainent un public en attente d’une certaine qualité. Ensuite, la différence majeure avec la scène alternative, c’est que cette dernière était assez revendicative, avec des paroles engagées : je pense aux Bérus, à tous ces groupes-là. Notre génération – on peut inclure High Tone – est différente : utiliser un instrumental, c’est intérioriser. On sait ce qui se passe, mais dire "enfermer Jean Marie, légaliser Marie-Jeanne", ça fait pas trop avancer le schmilblick. Il y a plutôt du désabus, du désarroi, même si en 1986 on était là "ouais, mort aux fachos, etc", c’est pas qu’on ne le pense plus, mais on ne croit pas qu’un groupe puisse changer la face du monde. Si les Bérus avaient empêchéLe Pen d’arriver au deuxième tour dix ans plus tard, Ca se saurait. Pour moi le meilleur moyen reste d’aller foutre ton bulletin dans l’urne, pas forcément par conviction, juste pour contrer le connard d’en face. Il y a des groupes français qui font des serments, et une fois descendus de la scène, quand tu vois leur vie… Si tu veux prêcher, ça n’est pas dans les concerts où le public est déjà converti ! Va faire des cours d’éducation politique et citoyenne dans les quartiers, là ça servira à quelque chose.

A la base, je pensais tout simplement au son, pas mal rock.

Pour Lab, c’est sûr, il y a ce côté avec une dimension un peu industrielle, mais pour Hightone et les groupes lyonnais c’est plutôt un pont avec les musiques électroniques : scratches, ordinateurs, hip hop techno, quoi. Nous on a cet héritage fort des Clash, mais après il y forcément des connexions entre nous tous. On est très fan de musiques électroniques, mais on trouvait ça plus judicieux d’en faire un vrai projet, à côté des disques traditionnels de Zenzile, et on a sorti Metà Metà.

Justement, j’aimerais revenir sur votre collaboration avec Vincent Segal, qui m’avait particulièrement marquée.

Avec lui, il n’y a pas de questions. Tu joues, et il te met à l’aise, même si tu dis te dis que t’as un niveau minable. Il s’en fout, il n’est pas là pour juger du niveau ou de quoi que ce soit. On a joué avec Bumcello aux Francofolies électro de la Rochelle, on lui a proposé de venir faire un 5+1 avec nous (NDLA : une série de maxis où les cinq de Zenzile invitent un artiste). Il est hyper impressionnant, il joue tout le temps : en tournée, il demande une loge pour lui, afin de pouvoir jouer toute la journée ! Au début, on pensait qu’il fallait lui laisser de la place sur notre disque, mais lui n’avait pas envie de ça, il voulait juste jouer avec nous. Quand il est venu pour le 5+1 jaune, on avait prévu une journée de prise, et en 3-4 heures il avait fini le travail planifié, donc après on a ramené d’autres productions que l’on avait dans le tiroir, et il a fait un tas de prises sur tout ce qui traînait ! Le morceau de Meta Meta avec lui vient de cette journée-là… Il est hyper prolifique, le problème c’est presque de trier, il a trop d’idées, il peut se doubler, se tripler, et ça fonctionne comme un puzzle : une piste tu ne vois pas trop où il veut en venir, puis deux, puis trois et là tu comprends. Il connaît la composition verticale ce qui n’est pas notre cas (rires) ! Musicien classique, mais rockeur aussi, dans l’âme. Il était dans les crews de hip hop dans les années 80, avec Blackalicious, même bien avant dans le milieu ragga muffin parisien. Il avait sa place dans l’Opéra de Lyon, il se gagnait plein de thunes mais il se faisait chier. Il nous a dit : "cette musique-là j’l’adore, mais elle ne vit plus, et moi j’ai envie de jouer de la musique qui vit !". C’était une super rencontre !

En ce qui concerne le jeu live, vous prenez plus de plaisir à jouer ces morceaux davantage orientés rock que les compositions dub ?

Non, ça n’est pas vraiment ça : c’est une nouvelle tournée, donc c’est un plaisir nouveau… Par contre tu as raison dans l’idée vu que l’on n'a jamais autant introduit de nouveaux morceaux dans la setlist. Le disque a été vraiment pensé "live" ; avant on faisait beaucoup de mix en studio, et l’on était obligé de retravailler les morceaux pour la scène, alors que là c’est plus direct. Y a des morceaux qu’on n’a jamais pu rejouer en concert, ça ne marchait pas. Dans notre tournée, on joue un mélange des nouveaux titres et aussi des anciens : comme le nouvel album a une couleur un peu particulière, les gens sont un peu désorientés, c’est important de faire le bon dosage, la bonne playlist…

François Clos.

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